Groupe jihadiste le plus influent et « menace la plus importante dans le Sahel », selon l’ONU, le Jnim intensifie sa stratégie de déstabilisation du régime d’Assimi Goïta sur les plans sécuritaire, politique ou économique. Et tente de se positionner comme une alternative crédible.
Économie au ralenti, attaques quotidiennes contre des convois de carburant, perte de contrôle territorial : la junte au pouvoir au Mali fait face à une crise existentielle sans précédent, sa capitale Bamako et de nombreuses régions étant peu à peu asphyxiées par un blocus jihadiste.
• Quelle situation sur le terrain ?
Depuis plusieurs semaines, les jihadistes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim), affilié à Al-Qaïda, imposent jusqu’à Bamako un blocus sur les importations de carburant, paralysant l’économie du pays. Cette stratégie d’étranglement a poussé l’État à fermer les écoles, empêche les récoltes agricoles dans plusieurs régions et complique fortement l’accès à l’électricité. Jeudi 6 novembre, la France a indiqué suivre « avec une véritable préoccupation » la dégradation de la situation sécuritaire au Mali.
Lors d’un déplacement lundi à 150 kilomètres au sud de Bamako, le chef de la junte, le président Assimi Goïta, a appelé ses compatriotes à faire des « efforts », notamment en réduisant les « déplacements inutiles », et promis de « tout faire pour acheminer le carburant ». Alioune Tine, ancien expert indépendant des Nations unies sur le Mali, voit néanmoins dans ces déclarations « un aveu d’échec terrible ».
« L’État malien ne contrôle plus rien » sur son territoire et « concentre ses forces autour de Bamako pour sécuriser le régime », ajoute Bakary Sambe, du groupe d’études Timbuktu Institute, basé à Dakar, au Sénégal. Selon lui, « l’adhésion de départ [de la population] commence à s’éroder face à l’impossibilité du régime militaire de tenir sa promesse de sécurité ».
Face à la dégradation de la situation, le Royaume-Uni et les États-Unis ont annoncé la semaine dernière le retrait de leur personnel non essentiel du Mali, et plusieurs ambassades ont demandé à leurs ressortissants de quitter le territoire.
• Bamako peut-elle tomber ?
Cette hypothèse semble peu probable à ce stade, selon les observateurs, le Jnim n’en ayant pas les capacités militaires ou de gouvernance.
« Je ne pense pas que le Jnim ait la capacité ou l’intention de prendre Bamako, mais la menace qu’ils font planer sur la ville est sans précédent », estime l’analyste Charlie Werb, du cabinet de conseil Aldebaran Threat Consultants (ATC).
Selon une source diplomatique africaine à Bamako, les jihadistes « peuvent dans un premier temps lancer une opération de harcèlement », mais ne sont pas en mesure de prendre Bamako seuls.
• Quel est l’objectif du Jnim ?
Le Jnim, qui est à ce jour « la menace la plus importante dans le Sahel », selon l’ONU, demande l’application de la charia et agit, militairement ou politiquement, pour délégitimer les États sahéliens afin de se positionner comme une alternative plus crédible. Il gouverne indirectement des villages, grâce à des accords locaux adaptés en fonction des zones, et construit sa propagande sur la défense des populations locales.
Le groupe jihadiste a étendu ces derniers mois son influence sur une large partie du territoire, qu’aucune étude solide n’a à ce stade quantifiée précisément. Il se finance grâce à la collecte de taxes et par les rançons d’enlèvements. La semaine dernière, il a obtenu « au moins 50 millions de dollars » pour la libération de deux otages émiratis et de leur employé iranien, a appris l’AFP de sources proches des négociations.
Pour Bakary Sambe, en menant ce blocus, « l’objectif stratégique » est de « faire tomber le régime ». Le Jnim « voudra faire tomber la junte et installer aux manettes un gouvernement avec lequel il pourrait négocier, qu’il pourrait contraindre à appliquer son agenda », abonde une source sécuritaire européenne.
• Dialoguer avec les jihadistes ?
Une option pour le gouvernement serait de négocier avec les jihadistes. « Le gouvernement cherche actuellement à obtenir une trêve du blocus auprès des jihadistes », affirme un élu local sous le couvert de l’anonymat.
Selon un autre élu, la nomination il y a deux semaines du général Toumani Koné comme chef d’état-major de l’armée de terre pourrait signaler un mouvement en ce sens : « Il connaît les milieux jihadistes. Dans le passé, il a tenté de négocier avec eux. Il est actuellement en train de relancer des négociations avec eux pour obtenir au moins une trêve. »
Toutefois, Baba Adou, chercheur à l’université de Floride, aux États-Unis, rappelle que « si elle engage le dialogue, la junte sape tout le narratif [de lutte antijihadiste] sur lequel elle repose ».
• Quelles conséquences pour la région si Bamako tombe ?
Face à cette « stratégie d’étranglement économique », Alioune Tine craint un « effondrement de l’État malien », qui aurait « des conséquences catastrophiques » dans toute la sous-région.
« La chute du Mali pourrait entraîner par ricochet celle d’autres gouvernements dans la région, comme le Burkina Faso ou le Niger », deux autres pays sahéliens dirigés par des juntes souverainistes, estime le groupe de réflexion The Soufan Center.
(Avec AFP)
