« La France sera là, à sa juste place », a assuré Emmanuel Macron, dimanche 23 novembre, en visite au Gabon dans le cadre d’une tournée africaine. À Libreville, les nouvelles autorités gabonaises n’avaient pas attendu que le président français l’annonce pour forcer Paris à rester à « sa place ». Depuis le coup d’État du 30 août 2023, le nouvel homme fort du pays, Brice Oligui Nguema, a mis un point d’honneur à réaffirmer la souveraineté du Gabon. Ainsi, cette première visite du chef de l’État français depuis la chute de la dynastie Bongo, s’est déroulée dans un contexte gabonais en recomposition. « Nous ne souhaitons plus faire comme dans le passé », a indiqué Brice Oligui Nguema, promettant un renouveau dans les relations franco-gabonaises.
Une nouvelle direction largement soutenue par Emmanuel Macron qui, depuis 2017, veut en finir avec les vestiges de la Françafrique et les rapports asymétriques. « L’Afrique ne peut plus être un continent de simple extraction des ressources », a déclaré le président français à Libreville, allant dans le sens des nouvelles orientations économiques du Gabon axées sur « la valorisation des ressources nationales ».
Le président français a promis d’accompagner le Gabon dans sa transformation, saluant « le tournant » qu’a pris le pays depuis le putsch en revenant rapidement à un ordre institutionnel. Il a défendu « un partenariat réinventé » mais surtout « gagnant-gagnant ». Car pas question pour la France de se détacher totalement d’un des derniers pays africains à lui dérouler encore le tapis rouge.
Un discours français aligné? mais des intérêts à défendre
Ainsi, malgré une chute des IDE français au Gabon depuis 2023, pour rester un partenaire privilégié à Libreville, Paris joue le jeu. L’Agence française de développement a notamment confirmé, lors de la visite, un prêt de 173 millions d’euros et une subvention de 30 millions d’euros pour la réhabilitation du Transgabonais, unique ligne ferroviaire du pays. Un investissement aussi vital pour l’économie gabonaise que pour les intérêts français puisqu’il sert particulièrement au transport de manganèse, dont la plus grande mine du Gabon, leader dans le secteur, est exploitée par l’entreprise française Eramet.
Par ailleurs, militairement, la présence française diminue à Libreville mais la coopération entre les deux pays se développe. Le partenariat axé sur la formation des forces gabonaises devrait grandir avec la création, au camp De Gaulle, d’une académie de protection de l’environnement et des ressources naturelles. Là aussi, la France a tout à gagner puisque cette formation tend à protéger la ressource bois exploitée par plusieurs sociétés françaises telles que Rougier, Joubert, Thebault, Total? Emmanuel Macron a notamment confirmé que les 60 millions d’euros issus de la conversion de dette seront intégralement affectés à la gestion durable des écosystèmes forestiers et au développement de la filière bois-forêt.
Les puissances émergentes en embuscade
Mais si la France demeure le principal investisseur au Gabon en représentant 25 % du marché, d’après le ministère des Affaires étrangères français, elle doit faire face à l’arrivée de nouvelles puissances émergentes notamment dans le secteur industriel, nouvelle priorité économique du Gabon.
Depuis le coup d’Etat, Libreville ouvre plus que jamais la porte à de nouveaux partenaires qui bénéficient, contrairement à la puissance coloniale, d’un statut d’égal à égal. Ainsi, depuis la fin de la transition militaire et l’élection du président gabonais, bon nombre de dirigeants chinois et de délégations indiennes ont frôlé les moquettes du palais du bord de mer avant Emmanuel Macron. Ces acteurs se montrent particulièrement intéressés par la transformation du manganèse, là où Eramet s’est montrée plus lente à s’engager.
Brice Oligui Nguema n’a d’ailleurs pas manqué d’envoyer une pique à la multinationale française qui avait tardé à se plier aux nouvelles volontés du pouvoir en matière d’industrialisation. Un exemple parmi d’autres qui illustre la fragile hégémonie économique de la France au Gabon.
Il questionne aussi les capacités de cette première à accompagner le second au-delà du secteur extractif, longtemps au c?ur de la relation bilatérale. Face à des puissances comme la Chine, l’Inde ou la Turquie, capables d’investir rapidement dans les infrastructures, les usines et la transformation industrielle, Paris ne pourra plus se contenter d’un rôle historique et doit revoir en profondeur son modèle de présence économique.
Au-delà des investissements, l’exigence de justice
En plus des investissements liés aux hydrocarbures, au manganèse ou au bois, Libreville attend désormais bien plus de ce partenaire. « La coopération industrielle France-Gabon, pour être pertinente, devra intégrer des dimensions essentielles telles que le transfert de technologies, la montée en compétences des PME/PMI locales et une participation renforcée du Gabon aux chaînes de valeur », a souligné Jean-François Yanda, directeur général de l’industrie, au lendemain de la visite d’Emmanuel Macron.
Pour les autorités gabonaises, l’enjeu n’est plus seulement d’attirer des capitaux étrangers, mais de garantir que ces investissements se traduisent par des retombées concrètes pour la population ? et non plus uniquement pour les grandes entreprises internationales.
Autre point capital de cette rencontre, Brice Oligui Nguema a appelé à la « coopération judiciaire » de la France pour aider le Gabon à récupérer « les avoirs détournés » par son prédécesseur Ali Bongo. Une demande qui fait écho à la décision de la justice française, puisqu’elle a mis en examen, cette même année, une dizaine de membres du clan Bongo dans l’affaire des Biens mal acquis. Preuve que les rouages de la Françafrique sont bel et bien révolus.
