Si les engagements occidentaux pour financer Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme faiblissent trop, ce sont 23 millions de personnes qui sont en danger de mort immédiat. Loin du fatalisme, Fred Eboko, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD, à Paris), appelle dans cette tribune les dirigeants africains à répliquer la mobilisation financière interne massive du temps du Covid-19 pour ne plus laisser la vie de leurs citoyens se décider à Washington ou à Paris.
Le 21 novembre dernier, la huitième Conférence de recomposition des ressources du Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme s’est achevée, en marge du G20 à Johannesburg, en Afrique du Sud. Les alertes se suivent, les alarmes se déclenchent, les cris retentissent et les pays donateurs, les plus riches, sont appelés à revoir leurs engagements. Sinon ? Sinon se présente le spectre de 23 millions de personnes en danger de mort.
Les savoirs sur la modélisation des épidémies répercutent des projections plus morbides, mortifères et réalistes les unes que les autres. La désolation, voire la colère des activistes, militants et chercheurs de la cause du Fonds mondial, porte sur le déficit de 6,6 milliards de dollars US qui manquent pour atteindre les 18 milliards prévisionnels qui devraient servir à sauver les patients du Sud, en particulier en Afrique.
C’est en Afrique qu’il y a le plus de morts liés au VIH
Près des deux tiers des personnes vivant avec le VIH sont en Afrique subsaharienne, qui enregistre aussi mécaniquement le plus de décès liés au sida tous les ans. Et des progrès majeurs ont été enregistrés depuis la création du Fonds mondial en 2002. La déflagration des arrêts et des baisses de financements des États-Unis, le premier donateur de l’aide humanitaire internationale, annoncés en janvier 2025 par l’administration de Donald Trump, est suivie par la baisse, plus relative, mais réelle, de celle de la France et de l’Allemagne.
Ces deux pays sont avec le Japon les autres financeurs principaux du Fonds mondial après les États-Unis. Pourtant, dans les personnalités interpellées à juste titre, des acteurs importants occupent des angles morts de nos inquiétudes et de nos alarmes : les pays africains. Le déficit de leurs ressources représente simultanément une raison de cet angle mort et une déraison opérationnelle. Voire une paresse intellectuelle et une cécité morale et politique.
Face au Covid, les pays africains ont su anticiper
En effet, il faut remettre nos engagements dans le contexte des changements que connaît l’Afrique. À l’occasion de la pandémie du Covid-19, les autorités africaines ont montré un visage qu’on leur (re) connaissait peu, particulièrement dans l’anticipation du choc économique et épidémiologique prévisible. La majeure partie de ces pays ont mis en place des plans d’urgence, y compris avant que le moindre cas de Sars-Cov2 ne soit diagnostiqué sur leurs sols. En mars 2000, au Sénégal, le « Programme de résilience économique et sociale », rebaptisé « Force Covid », s’élevait à 1,3 milliard d’euros.
En Côte d’Ivoire, à la même date, le programme similaire a mobilisé 2,6 milliards d’euros. En Ouganda, c’est 80 milliards d’euros qui ont été mis de côté. En Éthiopie, 1,6 milliard de dollars US. Comment ? Les échecs de la riposte à l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest en 2014-2015 ont été bien appris et les stratégies de préparation des réponses aux urgences mises en place par l’OMS à cette occasion ont été mises à profit.
Au cours de cette période de la pandémie du Covid-19, les autorités africaines ont mobilisé tous les réseaux de l’aide internationale, à commencer par ceux qui leur sont les plus proches : les banques centrales africaines. L’Union africaine, souvent stigmatisée pour la faiblesse de son action dans les crises africaines, a négocié une annulation de la dette publique et une restructuration de la dette privée.
Avec le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et la Banque européenne d’investissement (BEI), des négociations ont été menées pour soutenir ces Fonds d’urgence et mettre en place des moratoires de la dette auprès des institutions financières internationales.
Le Fonds mondial permet de réduire les risques de détournements de fonds
Cette dynamique politique, interne à chacun des pays, puis étendue au niveau transnational, peut donc être convoquée pour compenser le manque à gagner qui pénalise l’action du Fonds mondial. Les procédures très contraignantes de la gestion des ressources du Fonds mondial permettent de réduire le risque des sempiternels détournements de fonds.
Évidemment, la physiopathologie du Sars Cov-2 est différente de celle du VIH. Et la peur-panique provoquée par le Covid n’est pas similaire à celle plus insidieuse du VIH, de la tuberculose ou du paludisme. Pour autant, il faut changer la focale de nos narratifs.
C’est dans la configuration des mobilisations sociales en Afrique, portées, aujourd’hui plus qu’hier, par la vitalité des réseaux sociaux et des organisations citoyennes en Afrique, qu’il faut aller chercher les voix qui vont faire pression, ou croiser le fer, s’il le faut, avec les autorités politiques des pays du Sud, directement concernées par les 23 millions de vies en suspens.
Après tout, c’est aussi le moindre des respects que l’on doit aux Africains que de considérer que les premiers responsables de leur santé sont ceux qui les dirigent. Il est possible d’impulser la vertu, l’ambition éthique et politique d’une Directive Interafricaine Générale pour un Nouvel Élan en Santé : DIGNES.
Au fond, un monde équilibré et juste est aussi celui qui lutte pour faire vivre l’idée simple que la vie des Ivoiriens, des Sénégalais, des Béninois, des Rwandais ou des Sud-Africains ne se joue pas (seulement) à la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Ce qui n’empêche ni la solidarité internationale, ni la reconnaissance des efforts décisifs réalisés à Paris, à Berlin, à Tokyo et à Washington depuis la création du Fonds mondial.
Un récent rapport de la Banque mondiale va dans ce sens. Il faut aller plus loin et penser au renforcement des systèmes de santé et pas seulement des « programmes » et faire preuve de l’imagination nécessaire pour soutenir la croissance des économies africaines. À ce jour, dit le même rapport, « les financements et les dépenses publiques de santé sont inférieurs au minimum nécessaire pour atteindre la couverture sanitaire universelle (CSU). Mais des réformes audacieuses en matière de dépenses de santé peuvent produire des gains rapides en sauvant des vies, en créant des emplois et en stimulant la croissance économique ».
Un embryon d’exemple a vu le jour face au Covid-19 avec la connexion des efforts en matière de santé avec des projets économiques globaux, en lien avec les banques centrales africaines et l’innovation inédite dans la recherche scientifique sur les maladies infectieuses. Il n’est pas interdit de penser que le continent le plus riche de la planète ne soit plus celui des individus les plus pauvres.
