DW : Les autorités béninoises ont affirmé avoir déjoué une tentative de coup d’État ce dimanche 7 décembre 2025. Une dizaine de mutins ont été interpellés. Quelle est votre réaction ?
Je crois que c’est extrêmement dommage encore que des militaires se mettent à l’idée qu’ils peuvent renverser un régime démocratiquement mis en place, par des moyens militaires, en utilisant la force pour prendre le pouvoir. Ces moments doivent être révolus dans notre continent africain, peu importe le contexte local.
Aujourd’hui, même si la gouvernance Talon n’est pas sans reproche du point de vue de la structure démocratique des institutions qui sont mises en place, du contexte électoral, rien, absolument rien, ne doit nous amener aujourd’hui à susciter des coups d’État, à solliciter des coups d’Etat et à nous réjouir des coups d’État.
Le coup d’État n’augure rien de bien. Le contexte béninois aujourd’hui est difficile d’un point de vue politique.
Je pense qu’il revient aux acteurs politiques aujourd’hui, par le biais du débat, par le biais des prises de position, par le biais de l’action politique, pour régler les problèmes politiques. Les militaires doivent encore une fois se mettre à l’écart de tout ce qui concerne la gestion de l’Etat, l’administration de l’Etat et les questions de pouvoir bien évidemment.
DW : Après une série de putsch intervenus en Afrique en cinq ans, les militaires béninois, du moins les auteurs du coup d’Etat déjoué ce dimanche matin, se sont peut-être dit pourquoi pas nous ? On fait comme les autres, comme nos autres frères d’armes.
C’est extrêmement dommage. Bien évidemment, on savait ce qu’était le contexte de Guinée-Bissau, avec tous les tripatouillages qui ont été orchestrés par le président sortant qui ne voulait pas reconnaître sa défaite.
On sait aujourd’hui ce qu’il advient des pays de l’AES, le Mali, le Niger et le Burkina Faso. On sait quelle est la situation de la Guinée Conakry aujourd’hui, quelle est la situation du Tchad par exemple. Je suis de ceux qui pensent que rien, absolument rien, ne peut justifier un coup d’État. Un coup d’État, c’est ni plus ni moins que la mise en œuvre d’un processus qui viole le droit, qui viole la loi et c’est de l’illégal, c’est de l’inconstitutionnalité, c’est en plus du criminel. Quand j’ai fini de dire ça, je suis conscient des difficultés qu’il y a dans chacun de ces pays, qui peuvent éventuellement susciter un certain nombre de comportements qui ne sont pas conformes au droit.
Notre combat aujourd’hui, c’est le combat de la démocratie. Notre combat aujourd’hui, c’est le combat de l’Etat de droit. Par des moyens légaux. Il faut que les acteurs politiques, au prix de tout ce que cela peut leur coûter et Dieu seul sait que ça peut leur coûter, quand je pense aujourd’hui à Guy Hervé Kam qui est embastillé dans des conditions totalement irrégulières, et bien d’autres encore je pense qu’il y a lieu simplement d’être encore suffisamment déterminé pour mener le combat, le combat politique, le combat de la démocratie, le combat de la légalité contre tout ce qui aujourd’hui peut anéantir ces principes absolus. Moi, je ne peux pas applaudir le coup d’Etat, je ne peux pas être pour le coup d’Etat et je ne peux pas me réjouir pour le coup d’Etat.
DW : Lomé, la capitale du Togo accueille à partir de ce lundi 8 décembre 2025, le neuvième congrès panafricain. Ce dimanche, sur les réseaux sociaux, beaucoup de ceux qui se décrivent comme étant des néo panafricanistes jubilent. Ils boivent du petit lait. Nathalie Yamb ou Kemi Seba. Votre réaction ?
Je trouve ça extrêmement dommage parce que, en fait, il faut qu’ils se rendent compte que leur combat est non seulement contre le colonialisme, l’impérialisme, l’esclavage et tous les racismes, mais en même temps, le deuxième combat, c’est le combat de la légalité. Parce que le panafricanisme ne doit pas être antinomique au droit, antinomique à l’état de droit, antinomique à la démocratie. Mais tant que ceux-là vont se réjouir des coups d’état militaires, tant que ceux-là vont se faire adouber par des putschistes, tant que ceux-là vont croire que de l’extérieur il faut combattre l’impérialisme, mais de l’intérieur il faut anéantir les libertés, il faut applaudir ce qui anéantit les libertés, je crois qu’ils n’y sont pas du tout. Ce panafricanisme est panafricanisme complètement abject qui n’a pas de place dans la cité africaine. Et c’est pour ça d’ailleurs qu’ils prennent le temps. S’ils veulent continuer encore en applaudissant. Il faut juste qu’ils soient encore patients. Parce que ce combat vers la démocratie est un combat réel, est un combat de longue haleine, est un combat qui engage plus qu’il ne démobilise. Les choses sont difficiles aujourd’hui, mais pour autant, il faut s’engager pour mener ce combat, pour l’amener jusqu’au bout. Et on va y arriver, sans doute au détriment justement de ce panafricanisme violateur de l’ensemble des droits.
DW : Maître Mamadou Ismaïla Konaté, vous parliez des difficultés politiques au Bénin. Est-ce que les derniers événements ne doivent pas être considérés par le pouvoir du président Patrice Talon comme un coup de semonce qui lui permettra de rectifier le tir face à ce que ses opposants qualifient d’OPA sur la démocratie béninoise, pourtant cité en exemple ?
C’est d’une évidence absolue. Le président Talon doit ouvrir les yeux et comprendre qu’il ne peut pas faire sa démocratie à lui, qui ne peut mettre en œuvre que la démocratie, celle qui résulte de l’universalité.
Aujourd’hui, la démocratie ne peut pas amener à exclure des gens parce que simplement on aura opté que telle est de son camp et tel autre n’est pas de son camp. Ce point de vue-là, aujourd’hui, il doit avoir une conscience aiguë. Il ne peut pas se réjouir de ce qui se passe au Bénin d’un point de vue politique et d’un point de vue démocratique.
Dès lors que la démarche consiste à exclure, dès lors que la démarche consiste à opprimer, dès lors que la démarche consiste à violer des droits, quand on regarde aujourd’hui ceux qui ont été opprimés, qui sont aujourd’hui en prison, peu importe les raisons, aujourd’hui, je pense que le combat démocratique doit amener les uns et les autres à s’engueuler, mais jamais à se donner des coups de poings. Je suis de ceux qui pensent que la démocratie, le combat démocratique et l’action politique ne peuvent pas amener en prison. Et c’est pour ça que, quand on regarde le contexte politique au Bénin, on est inquiet.
Quand on regarde le cadre juridique et judiciaire, on est encore plus inquiet parce que la justice béninoise aujourd’hui est suffisamment instrumentalisée pour que lorsque les autorités politiques, les dirigeants politiques pointent du doigt, qui ils veulent ce que cette personne pointée du doigt peut payer le prix fort, notamment la prison.
