Cinq ans après sa chute, l’ex-empereur centrafricain recevait Mohamed Selhami et Jean-François Senga, journalistes à Jeune Afrique, dans le château des Yvelines où il vivait en exil. Une truculente interview.
Cette interview est parue pour la première fois dans Jeune Afrique n°1232-1233, daté du 15 au 22 août 1984.
L’homme n’est plus cet empereur de circonstance, aux caprices extravagants, déconcertants, souvent violents, dont l’Afrique – en premier lieu la Centrafrique – subissait les outrances. « Je ne regrette rien », dit-il d’une voix aphone, nostalgique. Jean-Bedel Bokassa est là. Assis derrière son bureau. Sans élégance dans un costume trois pièces gris qu’éclaire à peine une chemise bleu ciel. Autour du cou, un imposant pendentif en or incrusté de diamants et autres pierres précieuses. Le monarque en exil a perdu toute illusion. Et s’il entretient celle du retour au pays, il proteste aussitôt que ce n’est pas pour reprendre le pouvoir. « Je suis prisonnier, je suis prisonnier… », se lamente-t-il, au bord des larmes. Pour un peu, on aurait pitié, et on s’en voudrait de le questionner…
Le seul moment où il nous a paru un homme comme les autres, c’est lorsqu’il s’est mis à jouer avec ses enfants. Bokassa, c’est connu, a la réputation d’être un bon père de famille. À défaut d’avoir été un bon chef d’État… Quant au massacre des écoliers d’avril 1979, il le nie toujours avec véhémence. Mais, en lui rendant visite au château d’Hardricourt, dans le département français des Yvelines, près de Paris, nous n’avions pas l’intention de refaire l’histoire. « Nous voulons surtout savoir, lui avons-nous expliqué, ce que vous êtes devenu depuis votre départ d’Abidjan. Essayer de découvrir l’homme Bokassa. »
Napoléon Bonaparte, son modèle
L’homme ? Il exhale son amertume : « Ainsi, j’intéresse Jeune Afrique, ce journal qui m’a “égorgé vif”. Je vais vous étonner : j’accepte. À condition de ne pas voir déformer mes propos. » L’entretien s’engage. Il durera cinq heures, dans une minuscule salle aménagée en bureau. Bibliothèque peu garnie. Trois photocopieurs. Témoins : deux Centrafricains – gardes du corps ? – et une métisse qu’il présente comme sa « compagne d’exil ».
« Je suis un simple empereur qui vit simplement… » Voire ! Son château est une immense bâtisse de style Empire. Murs fraîchement badigeonnés. Jardin mal entretenu mais verdoyant, et tellement vaste qu’on peut y faire du cheval. Dans l’arrière-cour, deux minibus et cinq automobiles. Aucun policier. « J’ai téléphoné à Guy Penne pour qu’il fasse retirer les flics… » Le conseiller de l’Élysée s’est exécuté. Ils étaient une vingtaine qui faisaient le guet à l’intérieur et à l’extérieur. « Ils empêchaient mes amis de me rendre visite. Ne croyez pas que c’était pour ma sécurité… »
En matière de sécurité, Bokassa se déclare capable de se défendre seul. « Je suis armé et gare aux intrus ! » Ce qui n’a pas empêché des cambrioleurs de lui faire une visite nocturne au mois de juin. Une chance qu’ils n’aient pu accéder au salon richement meublé. Bureau, fauteuils, tables, tapis… de style Empire. Sur des étagères, des statues et des vases en or, et autres objets de valeur.
Rien n’est ordonné dans ce salon où dominent les immenses portraits de l’ex-impératrice Catherine et du dauphin, le prince Jean-Bedel Bokassa Junior. Et celui de Napoléon Bonaparte : « Mon maître à penser, mon modèle… » Mais autant ce dernier apparaît digne et fier, autant son émule en chair et en os nous apparaît inoffensif. Seul son regard malicieux garde quelque chose de percutant.
Jeune Afrique : Êtes-vous un homme abattu, désespéré, ou toujours plein de flamme ?
Jean-Bedel Bokassa : Vous avez devant vous non seulement Jean-Bedel Bokassa, mais aussi et surtout l’empereur Bokassa Ier de Centrafrique. Ni abattu ni désespéré. Comme vous dites, toujours plein de flamme.
Vous êtes un empereur sans trône…
Je vous rappelle que je n’ai pas été détrôné par mon peuple, mais par un chef d’État français, en l’occurrence Valéry Giscard d’Estaing. Un abus qui fait date dans l’Histoire, et ce, au vu et au su des responsables africains qui n’ont pas réagi…
Vous en voulez à Giscard d’Estaing ?
Et comment ! Et à la France tout entière, qui m’a arraché à mon peuple, sans aucun scrupule. Cette France que j’ai servie de toutes mes forces durant ma carrière militaire, contre l’Allemagne nazie, en Indochine…
Vous regrettez de l’avoir servie…
Non, car il s’agissait de combattre pour l’humanité et la libération de l’homme. J’aurais certainement connu un tout autre sort si, à la place de la France, j’avais combattu pour l’Amérique.
Les Américains vous auraient-ils traité avec plus d’égards ?
Sûrement. Le président Reagan, que je respecte et dont je salue la grandeur, se serait conduit avec moi en homme. Regardez l’Amérique latine, qui vit mille et un problèmes. Il serait facile à Reagan de renverser les régimes en place. Il ne l’a pas fait.
Autrement dit, vous auriez aimé être un empereur centre-américain ?
Jamais. Je suis Africain, et je ne renierai jamais ma terre pour tout l’or du monde. J’aimerais vous parler en tant que militant de cette Afrique. Le « coup » de Giscard d’Estaing contre moi est un défi à l’Afrique tout entière.
Votre « tombeur » n’est plus au pouvoir. Son successeur vous comprend-il ?
Aucune compréhension. Bokassa reste toujours mal-aimé. Pis, un homme à qui on a retiré tous ses papiers d’identité, après l’avoir déchu de sa nationalité ! Relisez la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui, soit dit en passant, est une émanation de la France. L’un de ses articles précise que les papiers d’identité sont un droit et une obligation.
Les socialistes français vous offrent l’hospitalité, et la justice vous a restitué vos biens…
Une hospitalité imposée n’en est plus une. Car je suis prisonnier en France après l’avoir été en Côte d’Ivoire. Je ne peux pas circuler, encore moins voyager. Quant à mes biens, je n’en profite pas. Je veux les vendre, et on me l’interdit.
De quelle fortune disposez-vous ?
Juste sept propriétés…
En France. Mais ailleurs ?
Mes deux châteaux en Suisse, à Berne plus exactement, ont été réquisitionnés par les autorités helvétiques. L’un d’eux a même été acheté par le colonel Kadhafi, qui s’en sert comme ambassade de son pays.
Vous avez aussi des comptes en banque, des diamants, de l’or…
Les comptes dont je disposais en France ont été vidés par Catherine avec la complicité de son « ami » Giscard.
Vous voulez dire l’impératrice Catherine, votre épouse…
Elle n’est plus impératrice, elle m’a trompé avec d’autres… Je la déchois.
Où se trouve-t-elle maintenant ?
Allez le demander à ses amants… Catherine m’a fait beaucoup de mal. Elle que j’avais préférée à la Roumaine pour le couronnement. Pourtant, celle-ci est beaucoup plus belle.
Vous l’aimez toujours ?
La Roumaine ? Non. Elle m’a quitté après mon départ de Bangui.
Nous voulions dire Catherine…
Ah ! celle-là… Dites-moi, à ma place, continueriez-vous de l’aimer ?
Son portrait orne toujours votre salon. Entre nous, elle est belle !
Oui, elle est belle, mais méchante et sans cœur.
Revenons, s’il vous plaît, à vos biens. Disposez-vous toujours de vos comptes en Suisse ?
J’en ai un seul, où j’ai placé des documents importants, qui impliquent Giscard d’Estaing. Je ne peux pas y avoir accès puisque je suis prisonnier. J’allais oublier, j’ai aussi un avion, un tout petit avion, une Corvette d’une vingtaine de places. Je l’avais acheté il y a quelques années sur les conseils du général Jacques Mitterrand, le frère du président, qui était alors patron de la SNIAS [Société nationale industrielle aérospatiale].
Où se trouve cet avion ?
Stationné quelque part en France. En vérité je n’en sais pas plus, puisqu’on me l’a confisqué sur ordre de l’actuel gouvernement de Bangui.
Il appartient bien à la Centrafrique ?
Ça ne va pas, non ? Cet avion m’appartient, au même titre que les châteaux. Pour l’acquérir, j’avais emprunté 250 millions de francs français à un Américain, John Deuss, un homme d’affaires. Il est propriétaire de la Curaçao Bank. Il voulait installer une succursale à Bangui.
Vous l’avez remboursé ?
Avec quoi ? Je n’ai rien sur moi. J’aurais pu le faire si on m’avait laissé vendre mes biens. Mais John Deuss est sympa. Il accepte d’attendre…
Si vous n’avez pas d’argent, comment vivez-vous ?
Avec 6 000 francs français [300 000 F CFA], seulement, que je touche à chaque fin de mois pour services militaires rendus en France. Je touche aussi 30 FF par mois pour la Légion d’honneur.
Une misère !
J’ai à ma charge quinze enfants et d’autres membres de ma famille. Et il y a l’entretien du château, l’essence des voitures, le gaz, l’électricité, les impôts locaux… C’est des millions qu’il me faudrait dépenser…
Comment vous en sortez-vous ?
Des amis de longue date me viennent en aide, à tour de rôle. Mais ce n’est jamais assez. Savez-vous que mes enfants n’ont pas été à l’école cette année ? Je ne peux même pas leur payer un instituteur.
Mangez-vous quand même à votre faim ?
Oui, avec le strict minimum. Je fais moi-même mon marché et prépare la cuisine des enfants.
Vous n’avez pas appris la cuisine étant empereur !
Vous rigolez ! J’avais des centaines de personnes à mon service. La cuisine, je l’ai apprise durant mon exil. Ça se résume au steak frites.
De la viande animale, bien sûr…
(Rire) : Vous faites allusion à Bokassa-le-cannibale. Quel mensonge ! Vous ne m’imaginez pas en train de mettre de la chair humaine en brochette, avec tous ces enfants qui m’entourent ? Ceux qui ont soutenu que j’étais un cannibale cherchaient à nuire à l’homme noir en général.
Que sont devenues votre couronne et celle de l’impératrice ?
La mienne a été démontée sous mes yeux à Abidjan par deux bijoutiers parisiens que Catherine a fait venir spécialement. On arrachait les diamants un à un. Cela me faisait mal au cœur et je pleurais. Ensuite, aidée par une de ses amies très influente en Côte d’Ivoire, Catherine a ouvert une bijouterie à Abidjan pour écouler les pierres. Par contre, elle n’a pas touché à sa propre couronne. Cela se passait fin 1981.
Deux années plus tard, vous avez quitté la capitale économique ivoirienne. Dans quelles circonstances ?
Mon ami Roger Delpey a loué une Caravelle à un prince arabe – non pas à la Libye. Elle devait me transporter d’Abidjan à Bangui, où le peuple m’attendait. Dès que l’avion a atterri, il a été saisi par l’armée sur les instructions d’Houphouët-Boigny. Celui-ci m’a alors convoqué et, en présence de Roger Delpey, m’a signifié qu’il n’était pas question pour moi de quitter la Côte d’Ivoire pour aller reprendre le pouvoir à Bangui. Pendant ce temps, des militaires procédaient à la fouille de la Caravelle pour, semble-t-il, découvrir des armes et des mercenaires. Peut-on considérer un avocat de la stature de Geouffre de la Pradelle comme un mercenaire ? De même pour le grand journaliste américain Pierre Salinger.
Comment êtes-vous venu en France ?
Houphouët-Boigny, excédé, m’a foutu à la porte. Il m’a déclaré : « Retourne en France, puisque c’est la France qui t’a envoyé ici. » Je devais prendre un DC-10 d’Air Afrique. J’ai refusé parce que j’avais le pressentiment que l’appareil avait été piégé. Quelque temps plus tard, j’ai emprunté un DC-8 d’UTA qui transportait la sœur d’Houphouët-Boigny moribonde.
Vous n’avez donc pas pu retourner à Bangui. Pourquoi tenez-vous tellement à regagner votre pays ? Vous savez que vous êtes condamné à mort ?
J’y tiens parce que j’étais, je reste et resterai empereur de ce pays. J’ai 64 ans, et c’est parmi les miens que je veux mourir. De mort naturelle, bien sûr. Vous évoquez ma condamnation. Quels sont les critères qui ont conduit mes juges à prendre une décision aussi grave ? Hors de ma présence, en plus ! Je veux bien qu’on me juge, mais dans un procès public, en me laissant la possibilité de me défendre.
Pourquoi, d’après vous, les autorités centrafricaines n’ont-elles pas respecté vos souhaits ?
Parce que c’est la France qui gouverne ce pays. Il faudrait que le président Kolingba sache qu’il n’est pas le vrai maître de la Centrafrique.
Vous aimeriez qu’il le soit réellement ?
Non seulement je le souhaite, mais j’y tiens. J’aime beaucoup Kolingba. Je l’ai formé, et j’en suis fier.
Kolingba chef de l’État, quelle serait alors votre place en Centrafrique ?
Avez-vous entendu parler du Japon ? Savez-vous qu’un empereur règne sur ce pays ?
Il règne mais ne gouverne pas.
Je n’en demande pas plus. Empereur, j’apporterais mes conseils et mon expérience depuis mon village natal, Berengo.
Il n’est pas facile de reconquérir un trône perdu. À moins de lutter les armes à la main, et encore !
Jamais de lutte armée, même si j’ai été déchu par les armes. Je veux retrouver mon trône de façon pacifique. Seule la mort peut me faire abandonner cet objectif. Je sais que le peuple m’attend.
Comment savez-vous qu’il vous attend ? Beaucoup vous croient à Tahiti…
Je ne vous permets pas de me parler d’un autre exil. Ni Tahiti ni ailleurs, c’est à Bangui que je désire partir. Je ne suis pas un colis qu’on expédie en franchise postale. Je suis un être humain qui respire et soupire, sensible au bien et au mal. Je suis Jean-Bedel Bokassa vivant, donc qui existe. À ma mort, on fera ce qu’on voudra de ma dépouille. Mon peuple le sait, qui écoute avec nostalgie les cassettes que j’enregistre et que je lui envoie régulièrement.
Depuis votre départ, beaucoup de choses ont changé en Centrafrique…
Le décor seulement. Mais mon pays reste entier. Bien sûr il est plus pauvre que lorsque j’y étais. Mais l’eau du fleuve Oubangui, elle, coule toujours.
L’exil vous a rendu philosophe…
Le malheur, ça vous transforme un homme, même lorsqu’il s’appelle Bokassa. Voyez-vous, j’ai beaucoup appris durant mon exil. J’ai surtout médité sur le pouvoir, un vrai cancer ! Ma conclusion est que je n’en veux plus. Empereur, j’y tiens, mais en tant que symbole. Car je ne veux pas connaître le sort de Sékou Touré.
Est-ce un jugement que vous portez sur Sékou Touré ?
Il n’a pas fait que du mal. Sékou est mort de maladie. Je ne peux donc le critiquer. Dans mon pays, on sait respecter les morts.
Que dites-vous de ses successeurs ?
Rien, sauf qu’ils avaient raison d’agir et de prendre le pouvoir. Le colonel Lansana Conté a tout mon respect et mon soutien. Il a besoin d’encouragements.
Par solidarité militaire…
En partie. Je soutiens aussi les jeunes loups qui ont émergé durant ces dernières années, les capitaines Rawlings et Sankara, le sergent Doe devenu général, je crois…
Et les anciens, bénéficient-ils de votre soutien ?
Aucun ne le mérite vraiment. Je n’oublierai jamais leur silence lors de ma chute. J’en veux surtout à ce chef d’État qui se disait mon cousin. Ne me demandez pas son nom. Il se reconnaîtra.
Vous en voulez aussi au colonel Kadhafi ?
Au contraire, je le remercie de m’avoir aidé après ma chute.
Vous aide-t-il toujours ?
Non ! Ni aucun chef d’État arabe, d’ailleurs. J’aimerais tant qu’ils pensent à moi.
Ils n’en ont peut-être pas le temps. Tant de problèmes secouent le monde arabe…
Je sais, je sais… Le conflit du Sahara, par exemple, qui s’est beaucoup aggravé depuis mon départ. Vous voulez savoir mon opinion là-dessus ? Mon cœur est avec Hassan II à cent pour cent.
On a l’impression que le monde entier a trahi Bokassa…
Oui, mais c’est la trahison de Catherine qui est la plus dure à avaler.
Et vos autres épouses, vous ont-elles soutenu ?
Les 17 femmes que j’ai épousées m’ont toutes abandonné. Jusqu’à la dernière d’entre elles, une Tunisienne, qui n’a plus donné signe de vie.
Parce que vous aviez épousé une Tunisienne ? Comment l’aviez-vous connue ? On dit que dans chaque pays visité vous épousiez une des femmes du service d’accueil…
C’est vrai, je les choisissais parmi les hôtesses qui m’accueillaient à l’aéroport. Mais je le faisais avec le consentement du gouvernement local.
Ce fut le cas de la Tunisienne ?
Non ! Elle, je l’ai connue au cours d’une visite à Paris. Elle m’a plu, alors j’ai demandé à voir ses parents. Ils ont accepté de me la donner en mariage.
Autrement dit, l’empereur aimait draguer…
Je l’ai fait comme tout le monde. À Formose, par exemple, j’ai dragué la plus belle fille du pays, que j’ai épousée par la suite. À Bucarest, la plus belle fille de Roumanie, à Libreville, la plus belle fille du Gabon, à Paris la plus belle fille de Tunisie… et ainsi de suite. Mon critère était la beauté.
Pourquoi « était » ?
Parce que j’ai vieilli. Mais rassurez-vous, j’ai une compagne qui allège mes peines, à Hardricourt.
