À l’heure de la condamnation de la position israélienne sur l’indépendance autoproclamée du Somaliland, l’ambiance était tout autre à Hargeisa, où les Somalilandais exultaient, et à Mogadiscio, la capitale fédérale de la Somalie, où des manifestants exprimaient leur indignation envers Israël.
Le Somaliland, enclave d’un peu plus de six millions d’habitants située sur le golfe d’Aden, a fait sécession du reste de la Somalie en 1991, quelques mois après la chute du régime de Siad Barre, alors que le pays sombrait dans une guerre civile dévastatrice qui perdure encore aujourd’hui.
Dans ce contexte de chaos, le Somaliland a proclamé son indépendance et s’est doté d’une armée, d’une monnaie, d’un passeport, et a instauré des élections démocratiques périodiques au cours des décennies qui ont suivi.
Tout au long de cette épisode, ses dirigeants ont mené une campagne internationale énergique pour obtenir la reconnaissance de son statut d’Etat souverain, tandis que la Somalie mobilisait sa diplomatie aux niveaux régional et international pour s’y opposer. Cependant, la Somalie restant déchirée par les conflits en raison d’une insurrection islamiste apparemment sans fin menée par al-Shabaab, chaque décennie qui passe rend la quête d’indépendance du Somaliland plus probable, tandis que l’impasse concernant la neutralisation des militants persiste.
Un éditorial publié sur un site web progouvernemental (Somaliland.com) décrivait le 26 décembre 2025 comme le jour où « un paradoxe diplomatique de longue date commencerait à se dénouer », malgré le fait que le Somaliland dispose de tous les attributs d’un Etat souverain : gouverner son propre territoire, gérer ses propres institutions, maintenir l’ordre intérieur et soumettre l’autorité politique à des élections.
La publication déplorait le fait que, loin d’être reconnu internationalement pour ses réalisations, le Somaliland soit injustement traité comme un paria, tandis que l’inertie de la Somalie ravagée par la guerre était récompensée.
Israël a déclaré reconnaître le territoire comme un pays indépendant sur la base des accords d’Abraham signés lors du premier mandat du président américain Donald Trump. L’Egypte et Djibouti se sont joints ce week-end à la Turquie, à l’Arabie saoudite, à l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) et à l’Union africaine pour condamner la reconnaissance « unilatérale » du Somaliland par Israël, qualifiant cette décision d’illégale et de dangereux précédent.
Dans un communiqué, les Shebab ont juré de combattre ce qu’ils considèrent comme une incursion israélienne sur le territoire somalien au Somaliland, où la présence de leurs militants est minime.
La Turquie, fervent soutien du gouvernement somalien, a été à la pointe des critiques contre Israël suite à cette décision, mais d’autres pays ayant des liens avec le Somaliland ont gardé un silence frappant.
Bien que l’administration Trump s’abstienne publiquement de commenter l’action d’Israël, des sources à Washington indiquent que la situation est suivie de près par des responsables, dont certains pourraient être favorables à la cause du Somaliland.
Une délégation diplomatique et militaire américaine s’est rendue à Hargeisa, au Somaliland, ces derniers mois afin d’explorer les possibilités d’une coopération plus étroite. Donald Trump aurait déclaré que, sous son administration, « tout est à l’étude… nous allons tout étudier. J’étudie beaucoup de choses et je prends toujours d’excellentes décisions qui s’avèrent justes ».
Au Sénat américain, un intérêt bipartisan pour la reconnaissance du Somaliland a été constaté, sans doute compte tenu de l’importance stratégique régionale de l’enclave. Toutefois, le président Trump ne serait pas encore convaincu de son importance pour les intérêts géopolitiques américains dans la région.
Selon les autorités du Somaliland, une vingtaine de pays attendent de reconnaître leur territoire et de lui accorder un statut diplomatique complet. Parmi eux figurent le Royaume-Uni, qui dispose d’une forte présence diplomatique à Hargesa, la capitale, et les Émirats arabes unis. Bien que ces affirmations aient été qualifiées de propagande, le gouvernement du Somaliland a déclaré que ces pays, ainsi que d’autres nations, « envisagent une reconnaissance » depuis le début de l’année.
L’Ethiopie, qui a conclu début 2024 un accord avec le Somaliland, reconnaît ce dernier en échange d’un accès à une portion de son littoral à des fins de sécurité et de commerce. Cependant, sous la pression internationale, la mise en œuvre de ce protocole d’accord est au point mort, mais l’annonce de la reconnaissance israélienne devrait relancer l’intérêt pour cet accord.
Avant ce protocole d’accord, l’Ethiopie entretenait des relations commerciales et diplomatiques étroites avec le Somaliland, qui voit dans la reconnaissance israélienne un catalyseur pour approfondir ses relations avec Addis-Abeba et en nouer de nouvelles avec d’autres nations.
Selon le Dr Hassan Khannenje, directeur de l’Institut international d’études stratégiques de la Corne de l’Afrique, cette reconnaissance pourrait renforcer la quête d’indépendance du Somaliland, mais au prix possible d’une modification des infrastructures de sécurité de la région et de l’Afrique dans son ensemble.
A l’époque coloniale, le Somaliland était sous domination britannique. Les hommes politiques et les militants somalilandais affirment que leur pays n’aurait jamais dû faire partie de la Somalie, invoquant des injustices et des atrocités historiques. Dans son discours en réaction à la décision d’Israël, le président du Somaliland, Abdirahman Mohamed Abdullahi Irro, adoptant un ton conciliant envers la Somalie, a reconnu les liens culturels, religieux et économiques profonds unissant leurs deux peuples. Il a toutefois affirmé que l’unification politique de 1960 n’avait engendré que des injustices et des conflits historiques.
Il a déclaré que l’argument en faveur de l’indépendance du Somaliland pouvait être renforcé par sa stabilité de longue date, synonyme de paix ininterrompue et d’un ordre constitutionnel et démocratique depuis sa déclaration d’indépendance il y a 34 ans.
Parallèlement, cette reconnaissance offre une marge de manœuvre à Israël, dont le calcul stratégique vise à obtenir un accès direct à la côte de la mer Rouge face au Yémen, où les rebelles houthistes, soutenus par l’Iran, ont semé la terreur dans la navigation internationale ces dernières années.
Somaliland News a affirmé qu’avec Israël, un précédent était créé, laissant aux autres Etats le choix de « s’y opposer, de l’imiter ou de s’y adapter ». « Il s’agit d’un acte politique délibéré aux conséquences régionales, qui indique que le statut du Somaliland n’est plus une question à reporter indéfiniment », affirmait son éditorial.
