Le remaniement gouvernemental voulu par Ibrahim Traoré achève de rétablir une sémantique héritée de l’époque sankariste. L’habit terminologique fait-il pour autant le moine soldat ?
Le populiste argentin adepte de la tronçonneuse, Javier Milei, a démontré que les intitulés des ministères – ou l’absence de certains ministères — constituent l’affirmation d’une gouvernance autant que l’expression d’un volontarisme sans faille. Le Burkinabè Ibrahim Traoré, lui, aime à rappeler la dimension communicationnelle du bras de fer qu’il affirme mener contre le spectre impérialiste.
En ce début d’année, l’exécutif du Faso, friand de « cartes postales » révolutionnaires, use une nouvelle fois du poids des mots pour renommer d’anciens ministères. Ce 12 janvier, un remaniement du gouvernement interpellait par trois formulations sémantiques moins techniques qu’idéologiques…
Terminologie offensive
Primo, le ministère de la Défense et des Anciens combattants est devenu celui de la « Guerre et de la Défense patriotique », valorisant le virilisme du treillis et laissant supposer que l’état d’insécurité va perdurer, tant une armée, en temps de paix, n’a pas qu’un rôle guerrier. En septembre dernier, Donald Trump avait fait le même choix en transformant de ministère de la Défense en ministère de la Guerre, intitulé qui, aux États-Unis, avait disparu au lendemain de la Seconde guerre mondiale.
Tertio, c’est à la « Construction de la Patrie » qu’est aujourd’hui dédié l’ancien maroquin de l’Urbanisme et de l’Habitat, la formule résumant davantage la patrie à des infrastructures qu’à une communauté sociale…
Ces nouvelles dénominations ministérielles s’inscrivent dans la droite ligne de la résurrection du vocabulaire sankariste. La devise guévariste « La patrie ou la mort, nous vaincrons » a repris du service, agrémentée d’un zeste de poing levé. Les citoyens sont redevenus des « camarades ».
Le lexique animalier est même convoqué à nouveau, pour qualifier les « valets locaux » de l’impérialisme et du néocolonialisme. Dans ce registre, les « caméléons aux yeux vitreux » ont fait place aux « gueules de musaraignes » baptisées par le déjà légendaire discours d’ “IB” sur l’« hiver noir »…
L’emprunt sémantique suffit-il à faire le sankariste ? La révolution marxiste semble avoir fait place à un bouleversement plutôt réactionnaire. Traoré n’a pas balayé la République, à la différence de Sankara, même si la quatrième en cours est entravée par une Charte de la transition. Quand la Révolution démocratique et populaire (RDP) des années 1980 promouvait le féminisme, la Révolution progressiste populaire (RPP) actuelle accorde moins d’un quart des portefeuilles ministériels à des femmes et rétablit la pénalisation des pratiques sexuelles entre personnes de même sexe. Quand l’ère post-sankariste respectait officiellement, dès 1988, le moratoire contre la peine de mort, le régime actuel l’a rétablie alors qu’elle avait été abolie sous Roch Marc Christian Kaboré…
Autre signe des temps, la formule « Droits humains » a disparu des intitulés ministériels. Pour les dirigeants actuels, l’état de guerre mérite des sacrifices en matière de droits individuels qui, par ailleurs, ont été qualifiés de « libertinage »…
