La distribution du gaz butane au Sénégal est à nouveau sous tension. Réunis au sein du Groupement professionnel de l’industrie du pétrole (GPP), les principaux distributeurs – Lobbou Mame Diarra Bousso, Diprom/Touba Gaz, TotalEnergies, Oryx et Ola – ont adressé un courrier d’alerte au Premier ministre Ousmane Sonko et au ministre de l’Énergie, du Pétrole et des Mines, Birame Soulèye Diop. En cause : des « dysfonctionnements persistants » qui menacent l’approvisionnement des ménages.
La goutte d’eau : les bouteilles qui ne circulent plus
Officiellement, il n’y a pas de pénurie de gaz butane. C’est la pénurie de bouteilles vides qui grippe la machine. Chez Lobbougaz, l’un des plus gros centres emplisseurs du pays, des dizaines de milliers de bonbonnes orange de Total, bleues d’Oryx et marron d’Ola sont stockées depuis des mois.
La convention d’interchangeabilité signée sous l’égide du ministère du Commerce n’est plus respectée par tous les opérateurs. Certains distributeurs refusent de venir récupérer et déconsigner leurs bouteilles vides chez les concurrents. Résultat : Lobbou et Touba Gaz, qui continuent d’investir dans de nouvelles bouteilles, se retrouvent asphyxiés en stockage et ne peuvent plus emplir les bouteilles des autres sans déséquilibrer leurs comptes. 2176
« Opération marketing » ou sabotage?
Le directeur des opérations de Lobbou, Abdou Khadr Djité, soupçonne une stratégie commerciale : ne pas récupérer ses bouteilles permet de garder ses clients captifs et de récupérer ceux de la concurrence. « Sur les cinq dernières années, les investissements dans les bouteilles ont été faits par Lobbou et Touba Gaz. Pour les autres, rien n’a été fait », dénonce l’administrateur Aliou Lô.
Face à ce blocage, Lobbou Mame Diarra Bousso appelle l’État à « tenir une réunion d’urgence » et à « faire appliquer dans toute sa rigueur la convention ». Le ministre du Commerce avait pourtant promis en janvier un nouvel arrêté pour corriger les « impairs » et garantir le retour des bouteilles avec un taux de consignation acceptable. Un an après, les distributeurs jugent la mesure inefficace.
Le spectre d’une « guerre du gaz »
Ce n’est pas la première fois que le GPP hausse le ton. En 2017 déjà, Diprom, Lobbou, Total et Oryx avaient menacé de paralyser la distribution après que l’État a attribué sans appel d’offres à Itoc la totalité des 200 000 tonnes de gaz importées pour 2018. Le groupement avait saisi le Premier ministre d’alors et le ministre du Pétrole pour réclamer « a minima 50% des importations ». Faute d’arbitrage, « le Sénégal file droit vers une grave pénurie », prévenait Cheikh Yérim Seck.
Aujourd’hui, les distributeurs redoutent le même scénario : être contournés dans les décisions stratégiques alors qu’ils assurent 100% de l’emplissage et de la logistique. Lobbou et Diprom « contrôlent en effet l’essentiel du réseau de distribution du gaz à travers tout le pays ».
Ce qu’ils demandent aux deux ministres
Dans leur lettre, les distributeurs réclament trois mesures immédiates :
-Un arrêté d’application strict de la convention d’interchangeabilité, avec des contrôles réguliers des stocks et des sanctions pour les opérateurs qui ne déconsignent pas.
– Un arbitrage sur les importations* : soit un appel d’offres transparent, soit une répartition « équitable » des quotas entre acteurs, pour éviter que l’un d’eux capte toute la rente.
-Une réunion tripartite Primature – Énergie – Commerce pour « régler définitivement ce problème » avant la prochaine saison de forte demande.
Le contexte ne joue pas en faveur de l’apaisement. Le Premier ministre Sonko a annoncé un « grand ménage » dans les secteurs pétrolier, gazier et minier, dénonçant « énormément de violations » : opérateurs peu crédibles, paradis fiscaux, non-paiement des redevances, absence de transformation locale. Il a déjà révoqué 71 licences et gelé les comptes d’Indorama pour 380 millions d’euros. 190fa666
Pour les distributeurs, l’enjeu est donc double : obtenir l’arbitrage de l’État sur les bouteilles, mais aussi rassurer sur leur rôle alors que le gouvernement veut « revoir tous les codes pour les rendre plus favorables aux intérêts du pays ». 190f
En attendant, le risque est connu : chaque blocage sur l’interchangeabilité se traduit en quelques semaines par des rayons vides chez les détaillants et des files devant les camions-citernes. Le ministre du Commerce Abdou Karim Fofana avait déjà dû intervenir en 2024 pour « apaiser les inquiétudes » sur des perturbations liées… à l’interchangeabilité des bouteilles.
