Longtemps cantonnée aux discours et aux projets pilotes, l’agroécologie devient une politique d’État. Entre Pacte AgriConnect, fermes communales et stratégie nationale 2025-2034, le Sénégal assume un changement de paradigme : produire plus, mais autrement. Objectif affiché : sortir de la dépendance aux importations et bâtir une souveraineté alimentaire « saine, durable et équitable ».
Le constat qui pousse au virage : 1 070 milliards d’importations par an
Le Sénégal importe chaque année 1 070 milliards F CFA de denrées agricoles et alimentaires de base : 1,4 million de tonnes de riz, 860 000 tonnes de blé, 200 000 tonnes d’huile et de sucre, 347 000 tonnes de fruits-légumes, 100 millions d’euros de produits laitiers. Près de 4 millions de Sénégalais étaient sous pression alimentaire en 2022. Et 70 % des céréales consommées sont importées.
« Cette dépendance pèse lourdement sur notre économie, tout en fragilisant la sécurité alimentaire et nutritionnelle du pays », martèle le ministère de l’Agriculture. La pandémie Covid-19 et la guerre en Ukraine ont achevé de convaincre : les chaînes mondiales sont vulnérables. Il faut relocaliser.
AgriConnect : le pacte qui met l’agroécologie au cœur de la machine
Lancé le 10 février 2026 avec la Banque mondiale, le Pacte AgriConnect Sénégal est le bras armé de la transformation. Aligné sur l’Agenda Sénégal 2050 et la Stratégie de souveraineté alimentaire 2025-2034, il vise 90 % de sécurité alimentaire d’ici 2029 et 800 000 emplois formels créés.
L’agroécologie y est transversale. D’abord via les infrastructures : 525 fermes agroécologiques intégrées de 200 hectares, une dans chaque commune rurale, pour 1 470 milliards F CFA d’investissement sur 5 ans. Ensuite via les filières : contrats de programmes impliquant État, privé, producteurs, pour structurer riz, lait, tomate, banane, élevage bovin, ovin, porcin, avicole.
« AgriConnect est une plateforme modèle de structuration d’un pipeline de projets liés à l’Agenda national de transformation. Elle vise à atteindre les impacts attendus de la Vision Sénégal 2050, souveraine, juste et prospère », résume Ahmadou Al Aminou Lo, ministre d’État chargé du suivi du pilotage.
10 ans de plaidoyer qui infuse la politique publique
Si l’État accélère aujourd’hui, c’est aussi parce que la société civile a défriché. La Dynamique pour une Transition Agroécologique au Sénégal (DyTAES), née en 2019, regroupe organisations paysannes, consommateurs, ONG, recherche. Son message depuis 2023 : « L’agroécologie ouvre un horizon de souveraineté alimentaire, nutritionnelle et énergétique ».
Elle pousse trois idées clés reprises dans les documents officiels :
– Diversifier et relocaliser pour échapper aux chocs mondiaux.
– Soigner les sols et les semences avec des variétés locales plus résistantes.
– Changer tout le système: « depuis les semences et les sols jusqu’à la table du consommateur ».
La DyTAES demandait d’inscrire « le développement de systèmes alimentaires territorialisés basés sur l’agroécologie dans la stratégie nationale sur la souveraineté alimentaire ». C’est fait : la Stratégie 2025-2034 et le PASAD 2021-2025 l’intègrent.
Au niveau national, l’État a placé la transition agroécologique parmi les cinq initiatives majeures du Plan d’Action Prioritaire du PSE 2019-2024. La FAO a désigné le Sénégal pays pilote pour la promotion de l’agroécologie en Afrique de l’Ouest
Le Sénégal choisit donc l’agroécologie non comme niche, mais comme colonne vertébrale de sa souveraineté alimentaire. Moins d’intrants importés, plus de biodiversité, des revenus stabilisés pour les producteurs, des emplois pour les jeunes : 90 000 emplois visés dans les chaînes de valeur agricoles et pastorales.
Le virage est amorcé. Reste à tenir la courbe entre 2025 et 2034. Comme le dit la DyTAES : l’agroécologie propose « des systèmes alimentaires plus sains, durables et équitables en vue d’atteindre une souveraineté alimentaire au Sénégal ». L’État semble avoir entendu.
