Après 18 mois de bras de fer, de chiffres contestés et de programmes suspendus, Dakar et Washington sont en passe de tourner la page du « misreporting ». Derrière la réconciliation, un chantier technique mené dans la discrétion : audit Forvis Mazars, base de données centralisée, décret de réorganisation… Au cœur du dispositif, Alioune Diouf, Directeur de la Dette publique, l’homme qui a présenté au FMI les preuves de la transparence retrouvée.
Le point de départ : 7 milliards $ cachés, 1,8 milliard $ gelés
Mai 2024. Le FMI suspend son prêt de 1,8 milliard $ au Sénégal. En cause : la découverte d’une dette cachée de près de 7 milliards $ imputée au régime de Macky Sall. La Cour des comptes confirme en février 2025 : déficit 2023 à 12,3 % du PIB au lieu de 4,9 % annoncé, dette réévaluée de 99,65 % à 132 % du PIB.
Le FMI parle de « déclarations erronées ». Sans nouveau programme depuis 2024, le Sénégal frôle le défaut. Le 6 novembre 2025, après 17 jours de négociations à Dakar, aucun accord. Edward Gemayel, chef de mission, le reconnaît : « Le cas du Sénégal, avec une dette cachée de cette importance, est inédit ».
L’audit qui a tout débloqué : Forvis Mazars et la vérité des chiffres
Pour sortir de l’impasse, le gouvernement commande un audit indépendant au cabinet international Forvis Mazars. Objectif : réconcilier les chiffres. Résultat livré en août 2025 : le stock de dette de l’administration centrale passe de 74,4 % à 111,0 % du PIB fin 2023, puis 118,8 % fin 2024. La révision reflète « principalement des passifs précédemment non déclarés ».
« L’équipe du FMI salue l’engagement des autorités sénégalaises en faveur de la transparence », écrit l’institution le 26 août 2025. Le travail de réconciliation est validé. Mais il reste à prouver que ça ne se reproduira plus.
Le rôle clé d’Alioune Diouf : centraliser, tracer, contrôler
C’est là qu’intervient la Direction de la Dette Publique. Devant la mission d’assistance technique du FMI conduite par Jean-Luc Helis, Alioune Diouf, Directeur de la Dette publique, a présenté l’état d’avancement des réformes :
– Base de données centralisée de la dette, interfacée avec le Sigif et le système D-Aida du Trésor, pour un suivi intégré et fiable.
– Nouvelle planification de l’information entre la Direction de la Dette et la Direction de l’Ordonnancement des Dépenses Publiques.
– Projet de décret de réorganisation de la gestion de la dette, suite aux recommandations de la Cour des comptes, « afin d’établir un cadre de référence clair et structuré ».
Le FMI salue : « ces réformes permettront une plus grande transparence, une meilleure coordination institutionnelle et une gestion plus efficace des ressources publiques ».
« L’achèvement de la réforme sur la gestion de la dette et la mise en œuvre complète des mesures correctives restantes seront essentiels pour clore définitivement le dossier », insiste le FMI.
La stratégie Diba : « On ne restructure pas, on gère »
Le 24 février 2026, devant l’Assemblée, Cheikh Diba, ministre des Finances, résume la doctrine : « Les négociations avec le FMI portent sur deux volets : le misreporting et la négociation d’un nouveau programme ».
Sur le misreporting : « toutes les données sont stabilisées ». Audit fait, dette réconciliée à 119 %, matrice des réformes validée. Reste le nouveau programme, où divergent les projections de croissance : le FMI est « pessimiste », Dakar « optimiste ».
Surtout, le Sénégal refuse la restructuration poussée par le FMI. « Nous ne refusons pas la restructuration par orgueil, mais parce que nous estimons qu’il y a une solution scientifique, économique et technique » : la gestion active de la dette.
Deux leviers :
– Dette bancaire locale : titrisation des créances via le Marché financier régional → 500 milliards FCFA d’espaces budgétaires en 2025.
– Dette extérieure : instruments de garantie avec MIGA et BAD pour allonger les maturités et baisser les taux. Objectif : déficit à 3 % en 2027.
Vers un waiver et un nouveau programme
Le FMI ne peut décaisser tant que le « misreporting » n’est pas purgé. La solution : un waiver, une dérogation du Conseil d’administration. Le staff du FMI a accepté de le plaider. « Avec la décision du staff de plaider pour un waiver, cette initiative gouvernementale devrait désormais aboutir rapidement ».
Kristalina Georgieva l’a confirmé : « la situation est désormais clarifiée », une équipe du FMI viendra à Dakar « pour discuter des contours d’un nouveau programme de prêts ». Le Sénégal espère le boucler « dans les prochaines semaines ».
La dette reste à 132 % du PIB fin 2024. Le service de la dette atteindra 5 100 milliards FCFA en 2026. Mais l’essentiel est acquis :
Comme le dit Alioune Diouf au FMI : moderniser la gouvernance de la dette, c’est « une plus grande transparence, une meilleure coordination institutionnelle et une gestion plus efficace des ressources publiques ».
Après avoir touché le fond avec la plus grosse dette cachée de l’histoire du FMI en Afrique, le Sénégal a choisi la voie technique plutôt que la restructuration. Réconcilier ses comptes, c’était la condition pour réconcilier sa signature. C’est chose faite.
