Le sucre passe de 650 à 600 F, le riz brisé de 450 à 410 F, l’huile perd 100 F le litre… et pourtant, à la boutique du quartier, l’addition ne change pas. Depuis 2021, chaque gouvernement annonce des baisses. Depuis 2021, les Sénégalais disent : « On ne sent rien ». Derrière ce paradoxe, un mécanisme bien connu des économistes : l’effet de second tour.
L’effet second tour : quand l’inflation devient contagieuse
« L’inflation ne s’arrête pas toujours lorsque la cause de départ disparaît. Une première hausse des prix peut en entraîner d’autres, parfois plusieurs mois plus tard. C’est ce que les économistes appellent l’effet de second tour ».
Pourquoi les baisses décrétées « ne passent pas » dans les boutiques
Le 13 juin 2024, le gouvernement Diomaye/Sonko annonce : sucre à 600 F, riz brisé à 410 F, huile -100 F/L, pain à 160 F. Coût : 53,4 milliards FCFA* de subventions et taxes abandonnées. Un an après, Elimane Sall, vice-président de la Fédération Sénégalaise des Consommateurs, est formel :
« On a assisté à des baisses de prix, mais qui n’ont servi absolument à rien parce que n’étant pas senties par les populations à la base ». « Il ne sert à rien de se précipiter pour prendre des mesures de baisse que les populations ne vont pas sentir ».
Trois raisons principales :
Le ministère du Commerce n’a pas les moyens de contrôle
« L’État, quand il prend des décisions, demande au ministère concerné de les appliquer. Mais, si vous allez sur le terrain, le personnel n’est pas suffisant ». Résultat : « les gens faisaient un complot pour pratiquer des prix qui n’étaient pas conformes ». On recrute 50 volontaires de la consommation, mais « le reste, c’est des recrutements politiques ».
Les marges des boutiquiers sont déjà « quasi inexistantes »
Ahmadou Al Aminou Lo l’a dit dès juin 2024 : « Les marges sont quasi inexistantes ». Le détaillant de Grand-Yoff le confirme : « Ces augmentations sont imposées par les grossistes, mais mes bénéfices n’augmentent pas car j’applique les mêmes marges ». Si le grossiste ne baisse pas, le boutiquier ne peut pas. Et le grossiste invoque le transport, le loyer, l’électricité… l’effet second tour.
Le Sénégal importe 70 % de ce qu’il mange
« Si un pays est importateur de denrées de première nécessité, naturellement, certains prix vont s’imposer à lui », rappelait Ousmane Sonko. Riz, blé, huile, sucre : 1 070 milliards FCFA d’importations par an. Quand le fret maritime, le dollar ou la guerre en Ukraine font monter les cours mondiaux, l’État peut subventionner… jusqu’à ce que les caisses se vident. En 2023, les subventions hydrocarbures coûtaient 300 milliards FCFA, soit 2 % du PIB. « Le blocage des prix devient quasiment impossible, car trop coûteux », juge l’économiste Seydi Ababacar Dieng.
Le cercle vicieux du loyer, du transport et de l’énergie
Même quand le riz baisse de 40 F, le loyer, lui, explose. « On prend des décisions pour baisser, mais au bout d’un certain temps, on remarque que ça devient beaucoup plus cher parce qu’il y a une tension permanente entre bailleurs et locataires ».
Idem pour le transport et l’énergie : l’électricité et le carburant n’ont pas bougé grâce aux subventions, mais elles pèsent 5 100 milliards FCFA en 2026 sur le budget. Si l’État lâche les subventions pour réduire son déficit à 3 % en 2027, les prix repartent. Si l’État maintient, il s’endette à 132 % du PIB.
Produire local pour court-circuiter l’inflation importée
« La souveraineté alimentaire, c’est une politique prioritaire de ce pouvoir et elle peut changer la donne pour qu’on produise plus au Sénégal et qu’on consomme local, plus de mil que de riz importé par exemple ». C’est l’objectif du Pacte AgriConnect : 90 % de sécurité alimentaire en 2029. Moins d’imports = moins de transmission des chocs mondiaux.
Contrôle des marges, pas seulement des prix
Le Pr Seydi Ababacar Diouf propose : « Il est étonnant que la période où les populations souffrent des hausses corresponde à celle où les entreprises et les commerçants ont des marges bénéficiaires élevées ». Il faut « des mesures de blocage et de réduction des marges », pas juste plafonner le prix final.
Agir sur les coûts de structure : énergie, loyer, crédit
Meissa Babou, économiste : « L’État peut agir sur les factures énergétiques, en diminuant le coût de l’électricité, ce qui impacte directement les PME, le coût de l’eau et du carburant. Ces baisses augmentent le pouvoir d’achat des ménages et diminuent les coûts de production ».
La seconde phase Sonko : « cette fois, on ira jusqu’au bout de la chaîne »
Face aux critiques, Ousmane Sonko a annoncé une seconde phase de réduction : « Très prochainement, la deuxième phase des mesures de réduction du coût de la vie sera mise en place. Le chef de l’État annoncera cette baisse ». Promesse : « les baisses de prix seront mises en œuvre sereinement, en collaboration avec les partenaires nationaux, ainsi qu’au niveau international à travers des réductions tout au long de la chaîne d’approvisionnement ».
Pourquoi les prix ne baissent jamais vraiment ? Parce qu’au Sénégal, 60 % du blé vient de Russie et d’Ukraine, parce que le détaillant de Keur Massar paie son loyer en FCFA mais son stock en dollar, parce que 50 contrôleurs ne peuvent pas surveiller 200 000 boutiques.
L’effet second tour, c’est le nom savant d’une réalité simple : quand tout augmente, tout se tient. Baisser le sucre sans baisser le transport, l’électricité et le loyer, c’est verser de l’eau dans un seau percé. La vraie baisse viendra quand le Sénégal produira son riz, son blé, son huile… et quand le contrôle ne s’arrêtera pas au communiqué.
