Nouveau rebondissement dans le business opaque de la ferraille à Thiès. Les Ciments de l’Afrique (CIMAF) ont déposé plainte et réclament 90 millions FCFA de dommages-intérêts après la découverte d’un réseau présumé de vol et de revente de ferraille au détriment de son site industriel d’Allou Kagne, commune de Keur Moussa. L’affaire met en lumière la guerre souterraine que se livrent industriels et ferrailleurs depuis l’interdiction d’exporter en 2012.
90 millions FCFA : le préjudice estimé par CIMAF
Selon les premiers éléments, la cimenterie filiale du groupe marocain OIP accuse plusieurs individus d’avoir organisé la soustraction et la revente de stocks de ferraille, pièces métalliques et équipements déclassés entreposés sur son site de Thiès. Le montant du préjudice avancé par CIMAF s’élèverait à *90 millions FCFA
La plainte vise un réseau qui aurait opéré pendant plusieurs mois, avec des complicités internes. Des pièces destinées au recyclage ou à la maintenance auraient été écoulées auprès de ferrailleurs de la région, avant d’être revendues à des fonderies locales.
Thiès, épicentre de la guerre de la ferraille
L’affaire CIMAF intervient dans un contexte explosif. Depuis le décret du 4 octobre 2012 suspendant l’exportation de ferraille, la SOMETA a le monopole de la transformation au Sénégal. Résultat : le prix du kilo est passé de 125 FCFA à 55 FCFA. « Beaucoup ont préféré arrêter », témoigne Abdou Kâ, ferrailleur à Thiaroye.
Les industriels, eux, accusent les ferrailleurs d’alimenter les vols. *L’Association Nationale des Ferrailleurs du Sénégal* dénonce une « mafia organisée » et prévoit une marche à Thiès. « Tous les ferrailleurs sont des receleurs et des voleurs. C’est eux qui incitent les talibés à voler les portes, les couvercles d’égouts », accuse un commentaire relayé par la police.
La tension est montée d’un cran quand des industriels ont demandé l’arrêt des exportations vers l’Inde, où la ferraille sénégalaise trouvait un marché lucratif. Privés de débouchés, les ferrailleurs se rabattent sur le marché local… et parfois sur des circuits illégaux.
Le précédent : 50 millions emportés lors du braquage de CIMAF
Le site CIMAF d’Allou Kagne est déjà sous haute surveillance. Dans la nuit du dimanche à lundi, une vingtaine d’hommes cagoulés et armés ont pris d’assaut CIMAF et l’usine voisine CBMI. Après avoir ligoté les vigiles et blessé le chef de poste, ils ont fouillé la cimenterie pendant une heure, sans trouver d’argent. Ils ont ensuite dérobé 50 millions FCFA dans un coffre-fort chez CBMI.
La gendarmerie de Pout enquête. Les enquêteurs s’appuient sur les caméras et les témoignages. L’attaque montre la vulnérabilité des sites industriels isolés et la valeur que représente la ferraille : 15 000 tonnes collectées par mois au Sénégal, pour une capacité d’absorption de 3 400 tonnes par la SOMETA. Le différentiel alimente un marché parallèle.
Le casse-tête judiciaire : vol, recel ou business gris ?
L’affaire des 90 millions FCFA pose la même question que le dossier de Mbour : où s’arrête le commerce de ferraille, où commence le vol ? En novembre, un commerçant de Nguékhokh a été condamné pour avoir vidé le garage d’un retraité : 9 véhicules et engins agricoles revendus 1,35 million FCFA à un ferrailleur de Sindia. Il prétendait agir pour un « M. Name » introuvable.
Pour CIMAF, le préjudice est double : financier et industriel. Les pièces volées ralentissent la maintenance. L’usine de Thiès, qui doit monter à 1 million de tonnes de capacité avec 26 milliards FCFA d’investissement, ne peut se permettre ces pertes.
CIMAF à Thiès : 105 milliards d’investissements sous tension
L’enjeu dépasse la ferraille. CIMAF a obtenu 161,25 millions d’euros, soit 105 milliards FCFA de l’IFC, Proparco et EAIF pour agrandir ses usines au Ghana, au Mali et construire une cimenterie intégrée au Sénégal. Le site de Keur Moussa, à Thiès, est stratégique.
Mais l’usine est secouée : 5 apprentis-chauffeurs maliens tués en mars par un camion sur le parking, braquage à 50 millions, et maintenant vol présumé de 90 millions. La direction a durci les contrôles et porte plainte systématiquement.
Vers une régularisation du secteur ?
La filière ferraille fait vivre des milliers de familles mais échappe à l’État. « L’anarchie, le déficit de management et l’opacité règnent », constate _Enquête Plus_. Les ferrailleurs réclament la levée du monopole SOMETA. Les industriels veulent sécuriser leurs stocks. La gendarmerie multiplie les descentes.
En attendant, CIMAF réclame 90 millions FCFA. Le parquet de Thiès a ouvert une enquête. Plusieurs interpellations seraient en cours. Si les faits sont avérés, les mis en cause risquent gros : le vol en réunion avec effraction est puni de 5 à 10 ans de réclusion au Sénégal.
Le paradoxe de Thiès : la région concentre les plus gros investissements industriels du pays — CIMAF, CBMI, Someta — et le plus gros marché informel de la ferraille. Tant que 11 600 tonnes par mois ne trouvent pas de circuit légal, les vols, les braquages et les plaintes à 90 millions continueront.
