Pour les Etats régionaux du Conseil de coopération du Golfe (CCG) — Bahreïn, le Koweït, Oman, le Qatar, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis (EAU) — les conséquences du conflit américano-israélien avec l’Iran s’étendent bien au-delà de la seule menace militaire immédiate.
Depuis le 28 février, date à laquelle les Etats-Unis et Israël ont lancé des frappes conjointes contre l’Iran — et malgré un cessez-le-feu —, les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) s’efforcent de maintenir un équilibre délicat. Les infrastructures clés de la région sont la cible de milliers de missiles balistiques et de drones, tandis que le blocus du détroit d’Ormuz — imposé tant par l’Iran que par les Etats-Unis — a eu un impact majeur sur le commerce et la stabilité économique. Parallèlement, les gouvernements du Golfe tentent d’éviter d’être entraînés plus profondément dans le conflit.
« Un changement radical dans la perception de la sécurité et de la politique »
Ces dernières années, les Etats du Golfe — et l’Arabie saoudite en particulier — ont mis en œuvre d’ambitieuses réformes économiques visant à diversifier leurs économies et à réduire leur dépendance aux revenus pétroliers. De plus en plus, ces refontes ont également façonné leur politique étrangère, le tourisme, l’aviation, la logistique et l’intelligence artificielle étant devenus des piliers centraux de leurs stratégies de développement national.
Mais une nouvelle ère est en marche, selon Cinzia Bianco, analyste spécialiste du Golfe au Conseil européen des relations internationales (ECFR), qui revient tout juste des Émirats arabes unis. « La guerre avec l’Iran a provoqué un changement radical dans leur perception de la sécurité et de la politique », a-t-elle confié à la DW. Dans le même temps, l’incertitude a ébranlé le secteur du tourisme.
En mars, l’aéroport international de Dubaï a été touché par des drones lancés depuis l’Iran, et plus de 30 000 vols à destination ou en provenance du Moyen-Orient ont été annulés. Plusieurs compagnies aériennes continuent d’opérer selon des horaires réduits. Par ailleurs, les prix du carburant notamment pour l’aviation ont presque doublé en raison du blocus du détroit d’Ormuz.
« L’image du Golfe en tant que valeur refuge a certainement été brisée à court et moyen terme », selon Pauline Raabe, observatrice du Golfe au sein du groupe de réflexion berlinois Middle East Minds.
« Les touristes potentiels ont été brutalement rappelés à la réalité géographique de la région : le pays se situe au cœur d’une zone aux tensions géopolitiques aiguës », a-t-elle souligné. « Ils y réfléchiront désormais à deux, voire trois fois, avant de décider de se rendre aux Emirats. »
Le cabinet d’analyse financière Moody’s a récemment prévu que le taux d’occupation hôtelier à Dubaï chuterait de 80 % à 10 % au cours du deuxième trimestre 2026.
En avril, la Banque mondiale a revu à la baisse ses prévisions de croissance économique pour les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG), les ramenant de 4,4 % à 1,3 %.
Impact sur les infrastructures énergétiques
Outre les aéroports, l’Iran a également pris pour cibles des hôtels et des bases militaires américaines dans les pays du Golfe, tout en visant les infrastructures énergétiques locales. QatarEnergy, la compagnie énergétique nationale du Qatar, a déclaré qu’il faudrait jusqu’à cinq ans pour réparer le complexe industriel de Ras Laffan, touché en mars par un missile balistique iranien.
Le directeur général de QatarEnergy, Saad Al Kaabi, a confié à la chaîne britannique BBC que l’ampleur des dégâts avait « fait reculer la région de 10 à 20 ans ».
Parallèlement, l’Iran et les Etats-Unis continuent d’utiliser le blocus du détroit d’Ormuz comme « carte de pression » dans le cadre des négociations de paix.
Dans le même temps, les exportations de pétrole et de gaz du Bahreïn, du Koweït et du Qatar demeurent perturbées. Moody’s a récemment abaissé la perspective du Bahreïn, la faisant passer de « stable » à « négative ».
Toutefois, pour Oman, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, les perspectives économiques sont quelque peu différentes, car ces pays disposent d’infrastructures de contournement : l’Arabie saoudite a réorienté une partie de sa production vers son oléoduc est-ouest, en direction de la mer Rouge, tandis que les Emirats arabes unis utilisent un oléoduc terrestre local reliant Habshan à Fujairah pour leurs exportations.
Selon la compagnie pétrolière nationale saoudienne, Saudi Aramco, le premier trimestre 2026 a été marqué par un bond de 26 % des bénéfices. Les Émirats arabes unis ayant quitté l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) ainsi que l’alliance élargie OPEP+ le 1er mai 2026, ils peuvent désormais prendre leurs décisions indépendamment du système de quotas qui limite la quantité de pétrole que chaque membre est autorisé à produire.
Quelle forme prendra la reprise ?
Les analystes prévoient que, même après la guerre actuelle et la réouverture du détroit d’Ormuz — une voie maritime stratégique assurant le transit d’un cinquième de l’approvisionnement mondial en pétrole —, des primes de risque plus élevées continueront de faire grimper les prix dans la région du Golfe.
Pauline Raabe estime que le secteur financier sera l’un des premiers à se redresser. « Je pars du principe qu’une fois la guerre terminée — ou, à tout le moins, une fois que les combats immédiats auront cessé durablement —, cette infrastructure bien établie rebondira plus rapidement », a-t-elle déclaré à la DW.
Toutefois, les Etats du Golfe ont pris conscience qu’ils devront, à l’avenir, assumer eux-mêmes leur propre sécurité ainsi que la stabilité régionale, a-t-elle ajouté.
« Un certain nombre de postulats ont été remis en question ; notamment, par exemple, l’idée selon laquelle il serait possible d’offrir des intérêts économiques au régime iranien pour garantir sa propre sécurité », indique Cinzia Bianco. Selon elle, cette idée n’est plus considérée comme raisonnable ; il en va de même pour l’hypothèse selon laquelle les Etats du Golfe pourraient s’en remettre exclusivement aux Etats-Unis pour assurer leur sécurité.
En conséquence, de nouveaux pactes de défense sont en cours d’élaboration : en mai, les Emirats arabes unis ont signé un accord avec la France, tandis que le Qatar signait un nouveau protocole d’accord (MOU) avec le Canada. Israël aurait, pour la première fois, déployé son système de défense aérienne « Dôme de fer » ainsi que le personnel opérationnel nécessaire aux Emirats arabes unis. Les deux pays ont normalisé leurs relations en 2020, un événement largement perçu comme l’une des raisons pour lesquelles les Emirats sont devenus une cible privilégiée de l’Iran.
Jusqu’à présent, les Emirats arabes unis se sont abstenus de rompre totalement leurs liens diplomatiques avec l’Iran. « Ils ont, au contraire, cherché publiquement à adopter une rhétorique de désescalade et de coexistence régionale », fait observer Pauline Raabe.
Pour Mona Yacoubian, directrice et conseillère principale du programme Moyen-Orient au Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS) à Washington, et Will Todman, chercheur principal au sein du même programme du CSIS, l’ensemble de ces évolutions s’inscrit dans une « nouvelle normalité » au sein de laquelle les Etats du Golfe devront apprendre à gérer l’Iran.
« L’Iran est là pour durer », ont récemment écrit les deux auteurs dans une analyse publiée sur le site Internet du groupe de réflexion.
« Les Etats du Golfe envisagent sérieusement l’idée que le risque d’instabilité deviendra une constante de leur vie politique et sécuritaire », estime pour sa part Cinzia Bianco tout en prédisant une approche encore plus autoritaire.
Répression de la liberté d’expression
L’organisation de défense des droits humains Amnesty International a récemment rapporté que plus de 1 000 personnes ont été arrêtées dans le cadre d’une « vaste répression de la liberté d’expression liée à la guerre, notamment pour avoir partagé du contenu en ligne ou exprimé des opinions relatives à la guerre américano-israélienne contre l’Iran et aux attaques de l’Iran contre les Etats du Golfe ».
Heba Morayef, directrice régionale d’Amnesty International pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, a averti que « si les Etats du Golfe peuvent prendre des mesures pour lutter contre la désinformation et protéger la sécurité nationale, et peuvent déroger à certains droits en période de conflit armé, toute restriction à la liberté d’expression doit respecter les normes internationales strictes en matière de droits humains ».
Selon elle, cette répression actuelle « va bien au-delà de ce qui est autorisé par le droit international ».
Pour les observateurs du Golfe Frederic Wehrey et Charles H. Johnson, du groupe de réflexion Carnegie Endowment for International Peace, ces évolutions ne suscitent guère d’espoir pour l’avenir. « Quel que soit le prétexte, ces répressions devraient être perçues moins comme une démonstration de force que comme un symptôme de faiblesse », ont écrit ces auteurs, avertissant que « le danger réside dans le fait que cette répression, provoquée par les pressions d’une guerre en cours, pourrait perdurer au-delà du conflit lui-même, aggravant ainsi des bilans déjà désastreux en matière de liberté d’expression ».
Auteur: Jennifer Holleis, Carole Assignon
