Le continent africain doit maîtriser ses ressources, de leur extraction à leur commercialisation, en passant par leur acheminement. C’est la condition d’un vrai essor industriel, selon Aryann Gupta, directeur chez A2MP, et Simon Sibé, du cabinet Okan Partners.
L’Afrique est souvent surnommée « continent solution » d’un monde bas carbone. Sans cobalt congolais ou manganèse gabonais, pas de batteries. Sans graphite mozambicain, pas de véhicules électriques. Sans bauxite guinéenne, pas d’aluminium.
Depuis la récente fermeture du détroit d’Ormuz, qualifiée par l’Agence internationale de l’énergie (AIE) de « plus grande perturbation de l’approvisionnement pétrolier de l’histoire », sécuriser l’accès aux intrants critiques n’est plus une option climatique : c’est un impératif géopolitique pour les grandes économies mondiales, notamment en Europe et en Asie.
Et pourtant, en 2026, l’essentiel des ressources minières africaines est exporté brutes. La valeur ajoutée, la technologie et les emplois lui échappent, tandis qu’elle reste exposée à la volatilité des cours et dépendante d’autres puissances. Le marché mondial de la transformation des minéraux critiques approchera 1 000 milliards de dollars d’ici 2040 : continuer à exporter du brut, c’est renoncer à jusqu’à 90 % de cette valeur.
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Depuis vingt ans, les discours sur la « montée en gamme » se répètent. Il est temps que les ressources minières africaines soient transformées en puissance industrielle.
Transformer et industrialiser
Sur le terrain, plusieurs projets démontrent que la transformation locale est possible.
En Tanzanie, le projet Kabanga (Lifezone Metals) prévoit une production annuelle de 50 000 tonnes de sulfate de nickel, cuivre et cobalt, intégralement raffinés sur site pour le marché des batteries, une alternative crédible hors Asie, avec une décision finale d’investissement (DFI) attendue fin 2026.
Au Cameroun, Canyon Resources développe un projet intégré autour d’un gisement de bauxite à Minim-Martap, adossé à Camrail pour moderniser l’axe ferroviaire vers Douala, qui inclue le développement d’une raffinerie d’alumine de 3,7 millions de tonnes de capacité. Plutôt qu’une voie dédiée, ce choix d’infrastructure nationale mutualise les coûts et ancre le projet dans les priorités nationales de transport.
Au Maroc, déjà hub continental de l’automobile, le pays investit dans les composants de batteries (cathodes phosphate, cellules lithium-ion) et la production locale de panneaux solaires, attirant des acteurs internationaux grâce à sa stabilité réglementaire et sa volonté politique affirmée – preuve qu’une stratégie industrielle peut articuler ressources naturelles, innovation et transition.
Enfin, la Plateforme africaine pour la transformation des minerais et métaux (African Minerals and Metals Processing Platform, A2MP) structure plusieurs projets de transformation industrielle (manganèse, fer, bauxite) en fédérant États, opérateurs, investisseurs et partenaires techniques. Son approche modulaire optimise les coûts d’infrastructure, place les standards ESG au cœur d’une industrialisation responsable et favorise le développement des écosystèmes locaux.
Devenir une base industrielle souveraine
Ces dynamiques ne peuvent prospérer sans un cadre public visionnaire et stable. Les interdictions d’export brut de manganèse au Gabon (2029) et de concentré de lithium au Zimbabwe (2027) reflètent une volonté d’utiliser l’outil réglementaire pour orienter les investissements vers la transformation locale.
La Zlecaf offre un cadre inédit pour les chaînes de valeur régionales. Encore faut-il des corridors logistiques, des règles fiscales harmonisées et une gouvernance partagée entre États.
Transformer localement les minéraux critiques n’est pas une option symbolique : c’est un impératif stratégique. Le continent peut choisir de rester fournisseur mondial de matières premières brutes ou devenir une base industrielle souveraine et compétitive.
Développer les capacités productives
L’Afrique n’a pas seulement des ressources : elle a des entrepreneurs, des ingénieurs, des institutions et du capital à mobiliser. De Friedrich List à Amartya Sen, théorie et histoire convergent : seul le développement des capacités productives permet une sortie durable de la stagnation.
La fenêtre est ouverte et plusieurs leviers se dégagent à travers des projets intégrés adossés aux infrastructures existantes ; des PPP alliant États, investisseurs africains et partenaires techniques ; des cadres réglementaires stables (restrictions export, incitations fiscales) ou encore, le recours aux financements concessionnels comme dans le cas du projet tanzanien Kabanga.
