La place de la langue espagnole dans le système éducatif marocain fait de nouveau l’objet d’interrogations. Alors que le Maroc poursuit une réforme d’ampleur de son école publique et reconfigure progressivement ses choix en matière d’enseignement des langues étrangères, plusieurs acteurs du secteur constatent un recul de l’espagnol au profit du français et de l’anglais.
Cette évolution s’inscrit également dans un changement des attentes des nouvelles générations, notamment de la génération Z, davantage tournée vers l’anglais en raison de son statut de langue universelle, dominante dans les domaines du numérique, des études supérieures, de la recherche scientifique, de la culture populaire et des opportunités professionnelles à l’échelle internationale.
Longtemps considérée comme l’une des principales langues étrangères enseignées dans le secondaire, notamment dans les régions du nord du Royaume, l’espagnol semble aujourd’hui perdre du terrain dans un paysage éducatif en pleine mutation. Une évolution qui alimente les préoccupations des enseignants de la discipline et qui a désormais gagné les bancs du Parlement.
Le sujet a en effet été porté devant le ministre de l’Éducation nationale, du Préscolaire et des Sports à travers une question écrite déposée par le conseiller parlementaire Khalid Es-Satte, membre de l’Union nationale du travail au Maroc (UNTM). L’élu s’interroge sur l’avenir de l’enseignement de l’espagnol ainsi que sur la situation professionnelle des enseignants de cette matière dans les cycles du collège et du lycée.
Cette initiative intervient dans un contexte marqué par des rumeurs persistantes évoquant une réduction de la présence de l’espagnol dans certains établissements scolaires, voire une diminution des heures qui lui sont consacrées.
Une nouvelle hiérarchie des langues étrangères
Depuis plusieurs années, l’école marocaine est engagée dans un vaste chantier de transformation visant à moderniser les apprentissages et à adapter les formations aux besoins économiques et académiques du pays. Cette dynamique s’est notamment traduite par l’émergence de nouvelles orientations en matière de politique linguistique.
L’un des changements les plus significatifs réside dans l’extension progressive de l’« option internationale » au sein des filières scientifiques. Cette formule a renforcé la place du français, langue privilégiée dans l’enseignement de nombreuses disciplines scientifiques, tout en ouvrant davantage d’espace à l’anglais, dont l’importance ne cesse de croître dans les parcours universitaires et professionnels.
Pour plusieurs observateurs du secteur éducatif, cette réorganisation des priorités linguistiques s’est toutefois accompagnée d’un affaiblissement progressif de la position occupée par l’espagnol au sein de l’école publique.
La situation est particulièrement observée dans les provinces du nord du Maroc, où cette langue bénéficie historiquement d’un ancrage important. Sa proximité géographique avec l’Espagne, mais aussi les liens culturels, économiques et humains qui unissent les deux rives de la Méditerranée, avaient favorisé sa diffusion dans les établissements du secondaire collégial et qualifiant.
Les enseignants craignent une marginalisation progressive
Au sein du corps enseignant, les inquiétudes se multiplient. Des professeurs d’espagnol évoquent une diminution graduelle des volumes horaires attribués à leur discipline dans certains établissements, tandis que d’autres s’alarment des réaménagements des emplois du temps susceptibles d’affecter leur stabilité professionnelle.
Au-delà de leurs préoccupations individuelles, ces enseignants soulignent les conséquences plus larges que pourrait avoir une réduction de l’enseignement de l’espagnol. Ils estiment que la question touche directement à la diversité linguistique que l’école publique est censée garantir.
Pour eux, l’enjeu concerne également l’avenir d’une catégorie professionnelle qui a accumulé, au fil des décennies, une expertise pédagogique importante et participé à la formation de générations d’élèves marocains.
Une question qui dépasse le seul cadre éducatif
Le débat ne se limite cependant pas à des considérations pédagogiques ou professionnelles. Pour plusieurs observateurs, la place de l’espagnol dans le système éducatif marocain renvoie à des enjeux plus larges liés au positionnement géostratégique du Royaume.
Le Maroc entretient des relations étroites avec l’Espagne et, plus largement, avec l’espace hispanophone. Dans ce contexte, l’espagnol demeure un vecteur majeur d’échanges culturels, économiques et politiques. Son importance se manifeste dans de nombreux domaines, qu’il s’agisse de l’enseignement supérieur, de la mobilité humaine, des migrations ou encore de la coopération bilatérale.
Cette dimension confère au débat une portée qui dépasse largement les arbitrages pédagogiques habituels. Elle renvoie aux choix de politique linguistique opérés par l’État dans un contexte marqué par la promotion du plurilinguisme et par la volonté d’ouverture sur différents espaces internationaux.
Le Parlement interpelle le ministère
Dans sa question écrite, Khalid Es-Satte rappelle précisément l’importance de la langue espagnole dans le paysage éducatif national. Il souligne les liens historiques, culturels et économiques qui unissent le Maroc aux pays hispanophones ainsi que l’expérience accumulée au fil des décennies dans l’enseignement de cette langue au sein des établissements scolaires marocains.
Le conseiller parlementaire demande au ministère quelles mesures il compte adopter pour assurer la continuité et la généralisation de l’enseignement de l’espagnol à travers les différents cycles éducatifs. Il s’interroge également sur l’exactitude des informations faisant état d’une réduction du nombre de postes ou des heures d’enseignement consacrées à cette discipline.
L’élu sollicite par ailleurs des éclaircissements sur les dispositifs envisagés pour préserver les droits professionnels des enseignants d’espagnol et valoriser leurs compétences ainsi que leur expérience. Enfin, il appelle le ministère à préciser sa vision concernant le développement de l’enseignement des deuxièmes langues étrangères, dans le cadre des objectifs de la réforme éducative et de la stratégie d’ouverture linguistique et culturelle du Royaume.
Alors que le débat sur les langues étrangères occupe une place croissante dans les discussions sur l’avenir de l’école marocaine, la réponse du ministère est désormais attendue par les enseignants, les acteurs éducatifs et les défenseurs du plurilinguisme, qui voient dans l’évolution du statut de l’espagnol un indicateur des orientations futures de la politique linguistique nationale.
