L’épidémie d’Ebola qui sévit en République démocratique du Congo vient de franchir un seuil particulièrement préoccupant avec plus de 3 000 décès enregistrés. Cette flambée, causée par le virus Bundibugyo, continue de mettre à rude épreuve les équipes de riposte malgré les efforts déployés pour renforcer la surveillance, la prise en charge des patients et l’engagement communautaire.
Le professeur Yap Boum, coordonnateur de la riposte Ebola pour le compte de Africa CDC, fait le point sur la situation épidémiologique, les défis opérationnels et les perspectives de la riposte.
DW: Le franchissement de la barre des 3 000 morts marque un tournant dramatique dans cette épidémie. Quels sont, selon vous, les principaux facteurs qui expliquent cette hausse continue des décès malgré les efforts de la riposte ?
Yap Boum : Le franchissement de la barre des 3 000 morts constitue effectivement un tournant dramatique dans cette épidémie. Les facteurs qui expliquent cette situation restent les mêmes. Il y a d’abord eu une détection tardive de l’épidémie, intervenue trois à quatre mois après son apparition. À cela s’ajoutent des difficultés d’accès, tant sur le plan logistique que sécuritaire, ainsi qu’un contexte humanitaire complexe. La très forte mobilité des populations joue également un rôle important. Nous sommes dans une zone minière où les déplacements sont fréquents. Il faut aussi rappeler que la souche Bundibugyo ne dispose ni d’un vaccin homologué ni d’un traitement approuvé.
Cela dit, il est important de souligner que nous observons depuis quelque temps une stabilisation du nombre de cas et des décès. Une dizaine de zones de santé, notamment à Goma, dans le Haut-Uele, dans la Tshopo ou encore au Sud-Kivu, n’ont enregistré aucun cas depuis au moins 21 jours. D’autres zones de santé, comme Mongwalu, qui constitue l’épicentre de l’épidémie, affichent aujourd’hui un taux de reproduction inférieur à 0,5. Cela signifie que pour une personne infectée, moins d’une autre personne est contaminée. Nous observons donc des signes encourageants qui témoignent des efforts entrepris par le ministère de la Santé sous son leadership, avec l’appui de l’ensemble des partenaires engagés dans la riposte.
DW: Le rapport de l’INSP souligne la saturation de plusieurs centres de traitement, notamment en Ituri et au Nord-Kivu, ainsi que les difficultés d’accès à certaines communautés. Quelles mesures urgentes sont envisagées pour renforcer la prise en charge des malades et freiner la transmission ?
Yap Boum : Le rapport évoque effectivement la saturation des lits, et c’est un indicateur important. Toutefois, il faut rappeler que nous sortons d’une période où certaines zones de santé connaissaient des taux d’occupation de près de 200 %, voire de 400 %. Aujourd’hui, la situation s’est améliorée.Le taux d’occupation global est d’environ 58 %, avec 929 lits actuellement disponibles. Bien entendu, ce taux varie selon les zones de santé. Cela signifie que dans la majorité des zones affectées, des capacités d’accueil restent disponibles.
Nous observons néanmoins des tensions dans certaines zones, notamment en Ituri ainsi qu’au Nord-Kivu, du côté de Katwa et de Butembo, où les centres de traitement demeurent fortement sollicités. C’est pourquoi le ministère de la Santé, avec le soutien de ses partenaires, notamment Médecins Sans Frontières (MSF), Alima et d’autres organisations, poursuit le renforcement des capacités de prise en charge.
L’objectif est de passer d’environ 1 000 à 3 000 lits. Ces infrastructures pourront d’ailleurs continuer à servir aux populations même après la fin de l’épidémie, contribuant ainsi au renforcement durable du système de santé.
DW : Face à la persistance des résistances communautaires et à l’absence de vaccin homologué contre la souche Bundibugyo, que faut-il faire aujourd’hui pour encourager davantage les populations des zones touchées à adhérer aux interventions sanitaires ?
Yap Boum : Aujourd’hui, l’approche privilégiée pour garantir une participation active des communautés est l’approche village, impulsée par le Président de la République démocratique du Congo avec l’appui des partenaires africains, Africa CDC, l’OMS et d’autres acteurs de la riposte.
Cette stratégie repose sur le rôle central du chef de village, qui exerce un leadership au niveau de sa communauté dans la réponse à l’épidémie. Il est appuyé par des relais communautaires chargés d’assurer le lien entre les équipes de riposte et les populations. Cette approche permet de réduire les résistances observées dans certaines communautés et d’améliorer la remontée des alertes sanitaires. Elle vise surtout à faire en sorte que la riposte ne soit pas perçue uniquement comme une réponse à Ebola.
L’objectif est également de garantir la continuité des services de santé et des services essentiels afin que les populations constatent une amélioration concrète de leurs conditions de vie malgré le contexte de l’épidémie. C’est un élément fondamental pour renforcer la confiance et favoriser l’adhésion communautaire aux interventions sanitaires.
Auteur: Wendy Bashi
