En Tanzanie, le silence est un bruit de bottes. Depuis mercredi, la Tanzanie vit à huis clos, sous un black-out qui tente d’étouffer la fureur. La cause : une élection présidentielle couplée à des législatives verrouillées et confisquées par le pouvoir, et son parti en place depuis l’indépendance en 1961. La colère est née de l’exclusion des deux principaux challengers de la présidente Samia Suluhu Hassan, qui briguait une élection après avoir succédé à John Magufuli à sa mort en 2021.
Le chef de l’opposition, Tundu Lissu, leader du parti CHADEMA, a été arrêté en avril et est jugé pour trahison, une accusation passible de la peine capitale. L’autre candidat sérieux, Luhaga Mpina de l’ACT-Wazalendo, a lui aussi été disqualifié pour des raisons de procédure. Face à ce que l’opposition qualifie de mascarade, et après des mois de « vague de terreur » préélectorale marquée par des disparitions forcées et des arrestations, la rue a répondu.
La colère n’est pas venue des partis, disqualifiés, mais d’une jeunesse lassée de n’avoir « qu’un choix limité » aux urnes et du harcèlement des leaders de l’opposition. Ce sont ces jeunes qui, le mercredi après-midi, ont pris la tête des manifestations spontanées dans les rues désertées de Dar es-Salaam, la capitale économique. Leur cri de ralliement, hurlé face aux forces de l’ordre : « Rendez-nous la Tanzanie ! »
La rue s’embrase
Le déchaînement populaire a visé les symboles de l’autorité et du scrutin confisqué. Les manifestants ont attaqué et incendié des bureaux de vote, des commissariats et des véhicules de police. Des véhicules, des entreprises liées au pouvoir, ainsi qu’une station-service, ont été la cible des émeutiers.
L’aéroport international Julius Nyerere de la capitale économique a également été pris d’assaut par les manifestants, avant que les troubles ne se propagent à d’autres villes majeures comme Mwanza, Songwe (Ouest) et Arusha (Nord-Est), jusqu’à la frontière kényane de Namanga, où le trafic a été stoppé net.
Face à la révolte, la réponse de l’État fut mécanique. L’armée a été déployée et le chef des armées, Jacob Mkunda, s’est présenté à la télévision publique où il a qualifié les manifestants de « criminels », parlant de « destructions de biens privés et publics ». Sa promesse fut celle de la force : « Je demande aux Tanzaniens de rester calmes. Les forces de défense contiennent la situation. »
Sur le terrain, « contenir » signifie tirer. Des témoins rapportent que la police et l’armée ont tiré à balles réelles sur les manifestants, comme dans la ville de Moshi, au pied du Kilimandjaro, où un touriste français, coincé avec près de 90 autres ressortissants dans des conditions déplorables, a décrit des scènes de guerre civile, avec des barrages, des tirs d’armes et des émeutes.
Forte répression
Si le bilan officiel est celui du silence ? le ministère des Affaires étrangères parlant d’« incidents isolés » ?, le bilan de l’opposition dénonce un massacre. John Kitoka, porte-parole de CHADEMA, l’affirme : « Au moment où nous parlons, le nombre de morts à Dar est d’environ 350 et il y en a plus de 200 à Mwanza [?] on arrive à un total d’environ 700 morts. »
Une source sécuritaire a confirmé à l’Agence France-Presse le chiffre de 700 morts. « Notre message au gouvernement est : arrêtez de tuer nos manifestants. Cessez la brutalité policière », fustige John Kitoka. Son constat est sans appel : « Il n’y a pas du tout eu d’élections. Nous avons besoin d’un gouvernement de transition. »
La communauté internationale, quant à elle, observe et condamne un processus électoral vicié dès le départ par la disqualification des seuls véritables adversaires. Dans un communiqué, des membres dirigeants du Parlement européen ont utilisé le mot de « fraude ». Ils décrivent une élection qui s’est déroulée dans « une atmosphère de répression, d’intimidation, et de peur », concluant qu’elle n’était ni libre ni équitable.
L’ONU, par la voix du Haut-Commissariat aux droits de l’homme, a exhorté les forces de sécurité à ne pas recourir à une force « non nécessaire ou disproportionnée ».
La peur et le silence
Sur place, le gouvernement a organisé le huis clos. Un couvre-feu a été imposé pour ramener le calme, notamment dans la capitale, et les fonctionnaires ont reçu l’ordre de travailler à domicile. L’outil principal de cette mise sous scellés demeure la coupure d’Internet.
Le black-out, particulièrement effectif à Dar es-Salaam, est entré dans son troisième jour. L’organisation Netblocks a qualifié la mesure de « censure » qui « continue de limiter sévèrement la transparence à un moment critique ».
En attendant, la paralysie est totale. Emirates et KLM ont annulé leurs vols vers Dar es-Salaam et l’aéroport du Kilimandjaro. Pendant ce temps, l’ordre militaire s’installe.
Un ressortissant joint par Le Point a résumé la situation dans le Nord : « Pour l’instant, il n’y a plus d’émeutes à Arusha. Cependant, il reste des groupes de manifestants entre Arusha et l’aéroport de Kilimandjaro, à Maji Ya Chai et Kingori. L’armée tanzanienne a pris le contrôle des axes routiers. »
La révolte est contenue. La route est tenue. Le silence est gardé. Les résultats, eux, sont attendus sous peu, mais créditent déjà la présidente sortante et son parti de majorités écrasantes.
