La réclusion à perpétuité a été requise le 26 janvier contre Boubou Cissé, ancien Premier ministre d’Ibrahim Boubacar Keïta, et plusieurs ex-responsables aujourd’hui en exil. Ils sont mis en cause dans une affaire d’achat d’équipements militaires et accusés de corruption.
Au Mali, la justice durcit encore le ton contre d’anciens responsables du régime d’Ibrahim Boubacar Keïta. Le 26 janvier, le parquet a requis une peine de réclusion criminelle à perpétuité contre l’ex-Premier ministre Boubou Cissé, ainsi qu’à l’encontre de Mamadou Igor Diarra, Tiéman Hubert Coulibaly et Babaly Bah, tous anciens hauts cadres de la République aujourd’hui en exil.
Ces réquisitions interviennent dans le cadre de la réouverture du procès dit Paramount et Embraer, un dossier lié à l’achat d’équipements militaires pour les Forces armées maliennes (Fama). Plusieurs autres accusés, dont des responsables militaires, encourent des peines allant jusqu’à dix ans de prison. Les prévenus sont poursuivis pour « faux et usage de faux », « atteinte aux biens publics », « blanchiment de capitaux » et « complicité ».
Le contexte. Les faits reprochés remontent à 2015. Ils concernent notamment un marché public de fourniture de véhicules blindés attribué à la société sud-africaine Paramount LTD, spécialisée dans l’industrie de la défense.
À cette époque, l’Assemblée nationale adopte la loi d’orientation et de programmation militaire (LOPM), ouvrant la voie à l’attribution de nombreux contrats à des entreprises privées, censées contribuer au renforcement des capacités de l’armée. Des sommes, chiffrées en milliards de francs CFA, sont engagées. Rapidement, plusieurs de ces marchés se retrouvent au cœur de controverses : soupçons de surfacturation, irrégularités procédurales et détournements présumés alimentent les interrogations.
En octobre 2015, alors que Tiéman Hubert Coulibaly est ministre de la Défense et que Mamadou Igor Diarra est à l’Économie et aux Finances, l’État malien attribue un contrat public de 60 millions de dollars à la société Paramount. Celui-ci porte sur la livraison de véhicules blindés, de pièces détachées, ainsi que sur la réhabilitation de deux appareils de l’armée de l’air jusque-là hors service.
Les flux financiers transitent par la Banque malienne de solidarité (BMS), dirigée à l’époque par Babaly Bah. Succédant à Igor Diarra, à son arrivée au Ministère des Fiances en 2016, Boubou Cissé hérite du dossier. Scrutée lors d’un audit mené par les autorités de la transition, l’opération présente, selon la justice malienne, plusieurs irrégularités majeures. Ces éléments conduisent, en juillet 2022, à l’émission de mandats d’arrêt internationaux visant Boubou Cissé, Mamadou Igor Diarra, Tiéman Hubert Coulibaly et Babaly Bah.
Le procès a été lancé le 22 décembre 2025 par les autorités de transition, dans un contexte de reprise en main du champ politico-judiciaire après les coups d’État de 2020 et 2021. À la suite du réquisitoire du ministère public, le 26 janvier, le tribunal a suspendu l’audience à la demande des avocats de la défense. Elle doit reprendre le 29 janvier.
L’analyse. La sévérité des réquisitions marque un tournant dans le traitement judiciaire des affaires de corruption. En visant d’anciens dignitaires de l’État, la justice malienne, sous l’impulsion du pouvoir militaire, envoie un signal fort : aucun responsable ne sera à l’abri de poursuites, même si les faits sont anciens.
« La lutte contre la délinquance économique et financière, la corruption et l’impunité n’est pas une option, elle s’impose comme un devoir. […] Nul n’est au-dessus de la loi, et l’argent indûment soustrait à la nation doit obligatoirement revenir à la nation », déclarait Assimi Goïta, le 31 décembre dernier, dans son discours de Nouvel An.
Pour autant, cette offensive judiciaire soulève des interrogations. Plusieurs observateurs remettent notamment en question l’indépendance réelle de la justice dans un contexte où les autorités de transition ont fait de la lutte contre la corruption un pilier de leur légitimité politique.
Auprès de Jeune Afrique, en août 2022, Boubou Cissé s’était défendu contre les accusations portées contre lui et avait dénoncé des « instructions venues d’en haut ». « Je peux vous dire que mon nom n’est apparu dans cette affaire qu’à partir du moment où le dossier est passé entre les mains de la Cour suprême. Lorsqu’il était instruit par le Pôle économique et financier, je n’étais pas cité », affirmait alors l’ancien Premier ministre.
