L’Afrique n’a pas encore créé les conditions suffisantes pour accompagner de jeunes économistes émergents vers le statut de chercheurs de renommée internationale, estiment dans une tribune cinq membres du jury de l’Africa NextGen Economist Prize. Or, selon eux, c’est une condition préalable indispensable pour que la transformation économique du continent devienne une réalité.
Dans les grandes banques d’investissement, les institutions financières internationales et les organisations de développement, ou encore au sein des principaux think tanks économiques, les économistes africains demeurent trop peu nombreux. Cela confirme une réalité persistante : le continent produit très peu d’économistes reconnus mondialement, et aucun Africain n’a jamais reçu le prix Nobel d’économie.
Ce constat révèle un échec structurel. Les programmes universitaires d’économie en Afrique sont-ils trop généralistes, sous-financés ou déconnectés des priorités de la recherche ? Une chose est certaine : malgré l’existence d’universités de rang mondial comme l’Université Mohammed-VI-Polytechnique (UM6P) ou l’université du Cap, les connaissances produites sur le continent peinent à être reconnues.
Comment, dans ces conditions, les économistes africains peuvent-ils rivaliser avec les diplômés de Harvard (États-Unis), de la London School of Economics (Royaume-Uni) ou de Sciences Po (France), formés dès le départ selon les standards académiques internationaux ? Même ceux qui ont été formés dans ces institutions prestigieuses restent trop souvent à l’étranger et contribuent trop peu à l’élaboration des politiques publiques africaines, car les enseignements dispensés y sont fréquemment éloignés des réalités locales des pays africains.
Briser le plafond de verre
Plusieurs initiatives ont cherché à combler le fossé en matière de connaissances et de recherche. Le Consortium africain de recherche économique (African Economic Research Consortium) a, par exemple, contribué à former des économistes « locaux » grâce à ses programmes de formation et de recherche. Toutefois, de manière générale, les masters orientés vers la recherche sont rares sur le continent, et les programmes doctoraux reconnus à l’international le sont encore davantage.
Prenons l’exemple d’un étudiant brillant d’Abidjan ou de Lagos. Il excelle dans ses études de premier cycle en économie, mais se heurte rapidement à un plafond de verre. Faute de bourses, l’étudiant se tourne vers un MBA ou une école de commerce locale, davantage axée sur la pratique professionnelle et manquant de profondeur analytique pour appréhender les problèmes économiques complexes auxquels le continent est confronté. Le potentiel futur chef économiste devient alors consultant, banquier ou dirigeant d’entreprise, plutôt qu’intellectuel et chercheur.
Dans ce contexte, permettre à une nouvelle génération d’économistes africains d’imaginer et de proposer d’autres options – une pensée économique capable d’influencer la transformation structurelle du continent dans toute sa diversité – demeure un défi considérable. Mais il est essentiel de le relever. Il s’agit même d’une condition pour que l’émergence économique de l’Afrique ne reste pas un vœu pieux.
L’Afrique a besoin d’économistes capables de répondre aux défis qui lui sont propres
Cette nouvelle génération d’économistes sera ainsi à même de répondre aux grandes questions économiques de notre époque : L’Afrique doit-elle nécessairement remonter les chaînes de valeurs agricoles ? Chercher à substituer certaines importations ? Et par quels moyens ? Contraindre les multinationales à produire localement, par exemple via des politiques de franchise visant à attirer et retenir les capitaux tout en favorisant le transfert de connaissances et de technologies ? Construire des champions publics nationaux par la nationalisation, sans faire fuir les investisseurs ni créer des cartels au service exclusif des intérêts politiques des élites ? Ces questions doivent non seulement recevoir des réponses soigneusement élaborées et contextualisées, mais aussi s’inscrire dans un ensemble cohérent, porté par une vision de long terme.
D’où l’importance de voir émerger sur le continent une pensée économique riche et diversifiée, conçue pour être appliquée sur le continent. Jeune Afrique apporte sa modeste contribution en lançant l’Africa NextGen Economist Prize, dont la première édition sera décernée en mai 2026, à Kigali. Cette initiative vise à révéler une nouvelle génération d’économistes talentueux et compétents capables de répondre aux défis propres à l’Afrique, d’enrichir et d’élever le débat public et d’influencer positivement les politiques publiques en faveur d’un développement souverain et durable.
Former des chefs économistes africains ou des penseurs influents ne relève ni de quotas ni de symboles. C’est une nécessité stratégique. L’Afrique doit se doter des ressources adéquates et créer les conditions nécessaires pour faire émerger ses propres économistes de premier plan, capables de penser et de conduire son agenda de développement à partir de ses réalités propres.
