Les reproches faits à Jeune Afrique traduisent une volonté de criminaliser toute information, analyse ou enquête qui ne s’aligne pas strictement sur le discours officiel. Ils sont aussi la preuve de la logique victimaire et diffamatoire dans laquelle les régimes autoritaires préfèrent s’enfermer.
Dans un communiqué en date du 16 janvier, le gouvernement malien a annoncé sa décision d’interdire « la circulation, la distribution et la vente du journal Jeune Afrique » sur l’ensemble de son territoire. Jeune Afrique regrette cette décision infondée qui, loin de contribuer à résoudre les problèmes auxquels le pays fait face, risque au contraire de les aggraver.
Les griefs invoqués – notamment « l’apologie du terrorisme » et « l’incitation à la haine » – relèvent d’un registre désormais bien connu dans les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) : celui de la criminalisation systématique de toute information, analyse ou enquête qui ne s’aligne pas strictement sur le discours officiel. Ces accusations, jamais étayées par des faits vérifiables, relèvent davantage de la diffamation que du débat démocratique. Elles traduisent une instrumentalisation de la menace sécuritaire à des fins politiques, dans une logique victimaire caractéristique des régimes autoritaires cherchant à délégitimer toute voix indépendante.
Une décision arbitraire et archaïque
Les autres motifs invoqués révèlent surtout que le travail d’information et d’investigation de Jeune Afrique touche des sujets sensibles que les autorités préfèrent soustraire à la connaissance des citoyens. Il en est ainsi de notre couverture de la crise persistante du carburant, qui continue de désorganiser l’économie et la vie quotidienne de larges pans du territoire. Il en est également de nos enquêtes sur les exactions commises contre des populations civiles, qu’elles soient le fait de groupes jihadistes, des forces armées nationales, de milices supplétives ou de combattants étrangers engagés aux côtés des autorités, dans l’ensemble de l’espace AES.
La direction et la rédaction de Jeune Afrique ne peuvent que déplorer une décision aussi arbitraire qu’archaïque, qui prive délibérément les citoyens maliens de leur droit à une information pluraliste, indépendante et contradictoire. Elle émane d’une junte de militaires non élus qui, faute de résultats en termes de développement économique et social ou sur le front sécuritaire, abuse d’un langage souverainiste qui lui permet d’éviter toute redevabilité vis-à-vis d’une population placée sous tutelle.
Malgré le cours très élevé de matières premières, notamment l’or, le FMI a revu à la baisse sa prévision de croissance du Mali à 4,1 %. Une révision qui s’explique par les perturbations ayant affecté l’approvisionnement en carburant, par la diminution de la production d’or, par des coupures d’électricité récurrentes, ainsi que par la réduction de l’aide. Les conditions de vie des populations se sont dégradées, l’accès aux services essentiels demeure précaire et la pauvreté reste structurellement élevée, autour de 36 %.
Quant aux déplacements internes liés à l’insécurité, ils se poursuivent sur fond d’explosion des violences armées. Environ 402 000 personnes étaient déplacées à l’intérieur du pays en août dernier selon l’UNHCR. Des attaques d’ampleur ont illustré la persistance de la menace dont l’attaque du 17 septembre 2024 à Bamako (environ 70 morts) ou encore l’attaque de la base de Boulkessi (juin 2025), ayant fait au moins 60 morts. Face à ce bilan dramatique, le pouvoir préfère restreindre l’accès à l’information plutôt que d’assumer un débat ouvert et contradictoire.
En effet, la croissance reste fragile et insuffisamment inclusive, les conditions de vie des populations se sont dégradées, l’accès aux services essentiels demeure précaire, les déplacements internes liés à l’insécurité se poursuivent et la dynamique des violences armées n’a pas été inversée. Le nombre d’attaques, la pression sur les zones rurales, la vulnérabilité des axes de circulation et la fragilisation de l’économie locale témoignent d’une situation loin des promesses initiales de restauration de la souveraineté et de la sécurité. Face à ce bilan décevant, le pouvoir préfère céder à la facilité en restreignant l’espace public plutôt que d’assumer un débat ouvert et contradictoire.
Une logique verticale, opaque et coercitive
Cette décision s’accompagne d’une absence quasi totale de dialogue avec les parties prenantes : médias nationaux et internationaux, organisations professionnelles, société civile, partenaires régionaux et internationaux. Aucune concertation, aucun mécanisme de médiation ou de clarification n’a été engagé. Elle s’inscrit dans une logique verticale, opaque et coercitive, incompatible avec les principes élémentaires d’une gouvernance responsable.
Elle s’inscrit également dans une dynamique plus large d’hostilité à l’égard des médias indépendants au Mali et dans l’espace AES. Plusieurs organes de presse internationaux ont fait l’objet de suspensions, de restrictions d’accès, de retraits d’accréditation ou d’interdictions de diffusion. Des médias tels que RFI, France 24, TV5 Monde, TF1 et LCI ont été suspendus ou entravés. Des médias nationaux maliens à l’instar de Joliba TV, Radio Kayira, Aadar Koïma (Gao) et Aadar Koukia (Ansongo) ont tous fait l’objet de suspensions. Par ailleurs, Jeune Afrique est déjà interdit au Burkina Faso et au Niger. L’objectif implicite est clair : réduire progressivement l’espace informationnel à un champ contrôlé, homogène et politiquement aligné.
Cette stratégie d’interdiction est paradoxalement justifiée au nom d’une souveraineté brandie comme un argument politique, alors même que cette souveraineté est en partie sous-traitée, notamment sur le plan sécuritaire, à des partenaires étrangers dont les logiques, les méthodes et les intérêts échappent au contrôle démocratique des populations.
Abusivement présentée comme une « nécessité d’ordre public », cette décision ne remettra en rien en cause la détermination de Jeune Afrique à poursuivre son travail d’information rigoureux, indépendant et équilibré. Contrairement aux autorités qui multiplient les interdictions et les mises sous tutelle de l’espace public, nous considérons que les citoyens du Mali, du Burkina Faso et du Niger – où Jeune Afrique était distribué depuis plus de 65 ans – sont pleinement capables d’exercer leur esprit critique, de confronter les sources et de forger leur propre jugement.
L’information libre, pluraliste et responsable n’est pas une menace pour la stabilité. Elle est une condition de la confiance publique, de la redevabilité politique et de la construction durable des États.
