Au cœur des stratégies numériques des États africains, les infrastructures publiques numériques (IPN) – identité numérique, paiements ou données – s’imposent désormais comme un levier clé de souveraineté et de développement économique.
L’Afrique se retrouve dans un moment de bascule structurelle. La question qui se pose n’est plus de savoir si le continent va se digitaliser, cette transition est déjà largement en cours. La question est de savoir s’il continuera à consommer des technologies conçues ailleurs ou s’il choisira de produire des innovations numériques au service de sa souveraineté, de son intégration et de son développement inclusif. Ce choix se jouera largement autour d’un sujet aussi fondamental que sous-estimé : les infrastructures publiques numériques (IPN ou DPI, en anglais).
Ces dernières années, le continent a connu une expansion numérique remarquable. Nous comptons ainsi plus de 570 millions d’internautes, un taux de pénétration mobile proche de 90 %, et près de 5 milliards de dollars investis chaque année dans les start-up africaines. Pourtant, cette dynamique repose essentiellement sur des infrastructures cloud contrôlées depuis l’étranger, des écosystèmes logiciels propriétaires et des plateformes technologiques fermées. Les flux financiers sortants du continent liés aux abonnements cloud, aux licences logicielles, aux frais de cartes internationales et à l’usage de plateformes numériques étrangères se chiffrent déjà en milliards de dollars par an.
Sans action volontaire, cette trajectoire risque d’ancrer une dépendance structurelle, d’exporter la création de valeur et de limiter les capacités africaines à bâtir ses ressources numériques souveraines. Lorsque les infrastructures numériques fondamentales sont contrôlées de l’extérieur, l’autonomie stratégique est de fait limitée.
Face à cette dépendance, les DPI ouvrent une tout autre voie. Elles désignent un ensemble de systèmes ouverts, sécurisés et interopérables (identités numériques, paiements, échange de données) qui permettent un accès équitable aux services publics et privés. Au-delà des briques technologiques, les DPI constituent le pilier institutionnel de l’économie numérique. Selon le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), le DPI pourrait faire progresser le PIB des économies émergentes de 20 à 30 % d’ici 2030, en réduisant les coûts de transaction, en formalisant une partie de l’économie et en libérant d’importants gains de productivité. En Inde, par exemple, l’initiative India Stack, qui combine identifiant biométrique (Aadhaar), paiements instantanés et accès à une large gamme de services financiers, a contribué à faire progresser l’inclusion financière de 25 % à 89 % entre 2008 et 2025.
Bien plus qu’une boîte à outils
Les DPI sont bien plus qu’une simple boîte à outils technique ; ce sont les biens communs numériques du XXIe siècle et un levier stratégique pour renforcer les capacités des États à réduire les coûts, encourager l’innovation locale et garantir que les choix technologiques restent alignés sur l’intérêt général. Pour l’Afrique, investir dans ces infrastructures revient à créer un marché numérique intégré et compétitif capable de faire émerger ses propres champions. Ce n’est pas uniquement une affaire d’ingénieurs : c’est un choix de modèle de développement et un impératif de souveraineté.
Sur ce sujet, le continent ne part pas d’une feuille blanche. Des systèmes d’identité numérique comme Fayda en Éthiopie, des systèmes de paiement instantané comme TIPS en Tanzanie ou des plateformes sectorielles comme FarmStack pour l’agriculture sont déjà opérationnels.
Au Rwanda, la plateforme Irembo, portail officiel d’accès en ligne aux services publics, a transformé le quotidien de millions de citoyens. Une commerçante de Kigali peut aujourd’hui renouveler sa licence en quelques clics depuis son téléphone, là où il lui fallait auparavant plusieurs jours et de multiples déplacements. Avec plus de 100 services centralisés et 25 millions de demandes traitées, ces exemples démontrent que lorsque l’infrastructure est bien conçue, ouverte et accessible, les citoyens comme les entreprises s’en emparent rapidement. Cela prouve également que l’Afrique ne manque ni d’une demande citoyenne, ni de capacité institutionnelle et technique pour concevoir des systèmes numériques à grande échelle.
Pour une action stratégique coordonnée
Pourtant, plusieurs obstacles structurels freinent encore l’adoption. Il s’agit notamment d’un déficit de confiance des usagers, d’une insuffisance des savoir-faire techniques pour concevoir et déployer ces infrastructures et d’une tendance à la fragmentation, avec des approches en silos entre administrations. Pour surmonter ces contraintes, une action stratégique coordonnée s’impose sur quatre axes.
Premièrement, réguler pour encourager. Les gouvernements doivent reconnaître les DPI comme des infrastructures critiques, définir des standards clairs en matière de cybersécurité et de protection des données, donner la priorité aux solutions open source et publier des feuilles de route élaborées en collaboration avec le secteur privé. Une régulation intelligente doit permettre de protéger les citoyens, renforcer la confiance et offrir de la visibilité aux investisseurs.
Deuxièmement, coopérer pour mutualiser les ressources. Les acteurs privés, start-up, banques, opérateurs télécoms, ont intérêt à s’allier pour co-investir dans des plateformes technologiques communes qu’aucun ne pourrait développer seul. En mutualisant les « infrastructures de base » tout en se différenciant sur les services et l’expérience utilisateur, le secteur privé peut à la fois réduire les coûts et accélérer l’innovation.
Troisièmement, former pour catalyser. Il faut lancer des programmes massifs de développement des compétences, en particulier dans le développement logiciel et la cybersécurité, pour adapter ces outils aux besoins locaux et faire émerger des champions nationaux capables de stimuler l’innovation en Afrique. Des infrastructures souveraines exigent des talents souverains : des développeurs, des experts en cybersécurité, mais aussi des responsables publics qui maîtrisent à la fois la technologie et les politiques publiques.
Quatrièmement, gouverner pour favoriser l’autonomisation. Favoriser l’interopérabilité, harmoniser les normes et identifier les économies d’échelle aux niveaux régional et continental. Un marché numérique fragmenté est un marché faible ; seul un marché interconnecté peut être puissant.
La création de LEAD
C’est dans ce contexte que nous avons décidé de la création de LEAD. Conscients à la fois de l’urgence et de l’opportunité qui se présente, nous avons lancé ce programme afin d’accompagner, durant les trois prochaines années, près de 200 décideurs publics à travers le continent en les aidant à devenir les moteurs de cette transition stratégique vers la DPI. Grâce à des échanges entre pairs, à un soutien technique et à un dialogue de haut niveau entre gouvernements, secteur privé et partenaires de développement, LEAD vise à transformer des principes en feuilles de route nationales et régionales concrètes.
L’Afrique peut et doit devenir productrice d’innovation numérique. Elle doit tracer sa propre voie en s’appuyant sur des infrastructures publiques numériques ouvertes, souveraines et inclusives. Ce choix n’est pas une question de technologie, mais de volonté politique. Nous appelons les dirigeants africains aux niveaux national, régional et continental, ainsi que les institutions financières et les partenaires au développement, à faire de cette ambition une priorité immédiate. L’architecture de l’avenir numérique de l’Afrique sera définie par les décisions prises aujourd’hui.
