Dans le bureau ovale à Washington, le chancelier fédéral Friedrich Merz (CDU) est assis à côté du président américain, réputé imprévisible, qui le couvre d’éloges. Merz serait un « homme très brillant » et un excellent leader. D’autres dirigeants politiques du monde entier ont connu un sort bien différent lors d’une réunion à la Maison Blanche.
Et c’était déjà le cas lors de la première visite de Merz aux États-Unis au milieu de l’année dernière. Donald Trump a beaucoup parlé, Merz a écouté et a ajouté ici et là quelques petites remarques. Merz est resté fidèle à cette tactique. Le chancelier a tenté d’aborder les points controversés à huis clos.
La visite du chancelier allemand aux États-Unis était prévue de longue date, mais elle a pris une importance accrue après les attaques américaines et israéliennes contre l’Iran le week-end dernier. Merz avait ensuite déclaré à Berlin que l’Allemagne soutenait ses partenaires israéliens et américains, et condamné les contre-attaques iraniennes contre de nombreuses cibles en Israël et dans la région du Golfe.
Mais selon le droit international, l’Allemagne se trouve dans une « situation délicate ». Ce qui signifie : nous savons bien que cela n’est pas possible, que ces attaques violent le droit international, mais nous ne nous y opposons pas pour autant. Une position qui n’a manifestement pas ému Trump. Le président américain comprend également que l’Allemagne ne souhaite pas participer à cette guerre. Il a précisé : « Nous ne leur demandons pas d’envoyer des troupes terrestres ou de faire quoi que ce soit de ce genre ».
Trump menace l’Espagne
Mais Friedrich Merz était également venu à Washington pour démontrer l’unité de l’Union européenne sur de nombreux sujets, tels que la politique douanière ou la guerre en Ukraine. Cependant, cela n’a été que partiellement couronné de succès. En présence du chancelier, Donald Trump a reproché à l’Espagne de s’être permis d’interdire aux États-Unis d’utiliser leurs bases pour mener des frappes aériennes contre l’Iran. Et il est allé jusqu’à annoncer qu’il mettrait fin au commerce avec ce membre de l’UE.Au coeur de cette polémique, la base navale de Rota et de celle aérienne de Morón, dont l’utilisation est définie par un accord signé en 1953 entre les Etats-Unis et l’Espagne, à l’époque dirigée par Franco.
Merz est également resté silencieux à ce sujet ce qui a « surpris » les autorités espagnoles, a reconnu mercredi le ministre des Affaires étrangères, José Manuel Albares. Le chanceleir allemand a seulement exhorté l’Espagne à consacrer 3 % ou plus de son produit intérieur brut à la défense. Et ce n’est qu’après la réunion dans le Bureau ovale qu’il s’est empressé d’expliquer dans des interviews accordées à des chaînes de télévision allemandes qu’il avait bien pris la défense des Espagnols face à Trump : « Je lui ai dit très clairement : vous ne pouvez pas conclure ici un accord isolé avec l’Allemagne ou un accord avec toute l’Europe, mais pas avec l’Espagne. »
Une visite chez Trump : « Comme sauter à travers un cerceau enflammé »
La correspondante en chef de la DW, Michaela Küfner, était présente lors de la visite du chancelier chez Trump et selon elle : « Une visite dans le bureau ovale de Donald Trump, c’est toujours comme sauter à travers un cerceau politique enflammé. Merz non plus ne savait pas à l’avance où il allait atterrir. Le chancelier fédéral ne semblait pas préparé aux propos sévères que Trump a tenus à l’égard de l’Espagne et de la Grande-Bretagne. » En effet, Londres avait d’abord hésité à autoriser les États-Unis à utiliser les bases britanniques. Mais a finalement donné son accord.
En réalité, Merz était venu à Washington pour discuter de la politique douanière très controversée et de la guerre en Ukraine. Récemment, la Cour suprême des États-Unis avait simplement annulé une grande partie des droits de douane sévères imposés par le président américain à des pays du monde entier. Donald Trump souhaite désormais prélever des droits de douane de 15 %, ce qui correspond à peu près à un accord conclu avec l’UE l’année dernière.
Le déficit UE/États-Unis dans le domaine des services
Mais après les récentes turbulences causées par la décision de la Cour suprême américaine et les menaces douanières virulentes de Trump, l’UE n’a pas encore approuvé l’accord. Et Merz y voit des possibilités de renégociation. Il aurait notamment fait remarquer à Trump qu’il existe un déficit important pour l’Europe dans la balance commerciale avec les États-Unis en matière de services. Trump ne pense qu’aux échanges de marchandises : « Jusqu’à présent, nous n’avons pas eu l’idée de pénaliser ces services fournis par l’Amérique en Europe avec des droits de douane spéciaux », a averti le chancelier. Comme toujours après la réunion, devant les caméras allemandes.
Et cela ressemblait presque à une petite menace. Pas dans le style de Trump, mais quand même. Le chancelier a également souligné l’importance qu’il accorde aux questions commerciales par de petits gestes : il a remis à Trump, en guise de cadeau, une reproduction d’un accord commercial entre la Prusse et les États-Unis datant de 1785. Comme l’a ajouté Friedrich Merz, il s’agit du premier accord commercial conclu par les États-Unis avec un pays tiers. Un exemple d’ordre fondé sur des règles, un ordre que Trump ne cesse de contourner. On ignore si Donald Trump se laisse impressionner par de tels gestes.
Peu d’éclaircissements ont été apportés sur le sujet de la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine , qui dure maintenant depuis plus de quatre ans. Avant son départ pour les États-Unis, Merz avait souligné que ce n’est que lorsque Washington ferait à nouveau pression sur la Russie que le président Vladimir Poutine serait prêt à faire des concessions. Et le chancelier avait ajouté, comme une litanie, qu’il ne devait pas y avoir de solution négociée au-dessus des têtes des Européens. Ce qui est pourtant le cas en permanence.
Auteur: Jens Thurau, Carole Assignon
