Sous l’effet des tensions géopolitiques et d’un marché du gaz naturel liquéfié (GNL) sous pression, l’Europe s’apprête à capter d’importants volumes de gaz. Une configuration qui renforce la concurrence internationale et pèse directement sur les pays importateurs, comme le Maroc.
Le dernier rapport publié par le European Network of Transmission System Operators for Gas (ENTSOG) ne se limite pas à un diagnostic européen. Il met en évidence une recomposition du marché gazier mondial, marquée par un resserrement de l’offre et une montée des risques géopolitiques.
Le premier facteur de tension provient du Golfe. Le document souligne que l’escalade des tensions dans cette région constitue “un choc significatif sur les marchés mondiaux du LNG”, avec des perturbations ayant affecté environ 17% des capacités d’exportation du Qatar. À cela s’ajoute le risque pesant sur le détroit d’Ormuz, par lequel transite près de 20% des flux mondiaux de gaz naturel liquéfié.
Dans ce contexte, l’Europe aborde la saison d’injection dans une position affaiblie. Au 1er avril 2026, ses stocks de gaz s’établissent à 28%, soit environ 314 TWh (près de 29 milliards de mètres cubes), un niveau inférieur à celui des trois dernières années. Les disparités nationales sont importantes, avec des niveaux allant de plus de 88% dans certains pays à moins de 5% dans d’autres.
Pour atteindre l’objectif de remplissage de 90% d’ici fin septembre, le continent devra mobiliser environ 943 TWh de LNG, soit près de 86 milliards de mètres cubes sur la période estivale. Ce volume est supérieur aux niveaux habituellement observés et implique une utilisation maximale des infrastructures d’importation. En cas d’arrêt complet des flux russes, un supplément de 66 TWh (environ 6 milliards de mètres cubes) serait nécessaire.
Cette pression sur la demande européenne intervient alors que l’offre mondiale est déjà contrainte. Dans un scénario dit “LNG Tight”, intégrant une baisse de 20% de la disponibilité, les volumes accessibles à l’Europe tomberaient à environ 778 TWh (71 milliards de mètres cubes) sur l’été. Dans cette configuration, les niveaux de stockage ne dépasseraient pas 76% à la fin de septembre, avec un risque de descendre à 70% dans les scénarios combinant tensions sur le LNG et rupture des approvisionnements russes.
Le rapport met également en évidence la centralité croissante du LNG dans l’équilibre énergétique. À l’échelle mondiale, environ 30% des échanges de LNG s’effectuent sur le marché spot, ce qui renforce la volatilité des prix et la sensibilité aux chocs externes. Dans le même temps, la capacité européenne de regazéification atteint environ 1.600 TWh par saison hivernale (près de 145 milliards de mètres cubes), permettant d’absorber des flux importants mais au prix d’une dépendance accrue.
Parallèlement, la production gazière européenne poursuit son déclin structurel. Elle devrait reculer d’environ 7% à l’été 2026 par rapport à l’année précédente, dans le prolongement d’une tendance liée à l’épuisement des gisements et à l’arrêt de champs majeurs comme Groningen. Cette contraction limite les marges internes et accentue le recours aux importations.
Enfin, les conditions de marché compliquent la reconstitution des stocks. Le rapport souligne que la combinaison de prix élevés et d’un faible différentiel saisonnier réduit les incitations économiques à injecter du gaz dans les stockages, rendant les flux plus irréguliers et dépendants des opportunités de prix.
Dans ce contexte, la demande européenne tend à se concentrer sur les périodes de prix plus faibles, plutôt que de s’étaler de manière homogène sur la saison, ce qui accentue la compétition pour les cargaisons disponibles sur le marché international.
