De nos jours, la région de Boké fait face aux effets du changement climatique et à une dégradation progressive de son environnement. Une chaleur extrême y est constatée suite à plusieurs activités humaines : coupe abusive du bois, carbonisation, cuisson des briques, braconnage, recherche de bois de chauffe ou encore certaines activités minières. Autant de pratiques qui accentuent la disparition du couvert végétal, l’assèchement des cours d’eau et la fragilisation des écosystèmes. Dans une interview accordée à Guineematin.com à Koundara, le Capitaine N’faly Camara, inspecteur régional de l’environnement de Boké, revient sur les causes de cette dégradation environnementale, les conséquences de la sécheresse, les actions engagées pour restaurer les zones affectées ainsi que la nécessité d’une prise de conscience collective afin de préserver les ressources naturelles.
Guineematin.com : Quelle analyse faites-vous de cette situation et quels sont les principaux facteurs qui contribuent à la dégradation de l’environnement ?
Capitaine N’faly Camara : Aujourd’hui, la région de Boké est en train de subir un peu les conséquences du changement climatique. Mais ce que je pourrais expliquer par rapport à tout ça, c’est qu’au préalable, il faut savoir que l’industrialisation est mondiale. Donc, il y a beaucoup plus d’actions ailleurs qu’en Guinée. Et quand nous prenons même la situation des gaz à effet de serre, la Guinée n’est qu’à 1 % de dégagement. Donc, nous ne pouvons que nous adapter ou faire preuve de résilience par rapport aux conséquences du changement climatique. Mais, face à ces effets, il faudrait savoir aussi qu’il y a des activités anthropiques qui sont exercées sur l’environnement. Comme nous le savons tous, il y a le braconnage, la coupe abusive du bois, la carbonisation, la cuisson des briques et tant d’autres. Et même des petites activités que nous négligeons, comme la recherche de bois de chauffe, contribuent toutes à la dégradation de l’environnement.
Cependant, je n’occulte pas non plus que les sociétés minières, dans les autres préfectures, peut-être un peu différentes de Koundara, causent aussi des destructions. Mais, à la différence, celles-ci sont régies par des textes de loi guinéens qui obligent ces sociétés à faire la restauration. Sauf que la destruction a des conséquences immédiates, tandis que la restauration produit des effets à long terme. Cependant, par rapport aux sociétés minières, l’avantage est qu’il y a des textes qui permettent aux services de l’environnement de mettre la pression sur ces sociétés, avec l’obligation de restaurer les zones dégradées.
Mais ces activités exercées par nos propres concitoyens, nos communautés, comme celles que j’ai citées précédemment, notamment toutes les activités qui dégradent l’environnement à vocation économique, comme la carbonisation et tant d’autres, ne sont pas suivies d’une restauration des zones dégradées. C’est pourquoi, si je dois lancer un appel, je souhaite que nous fassions une prise de conscience. J’aime souvent rappeler que nous revenons sur le premier régime, où l’on parlait de la loi FRIA. Rien ne coûte à chaque citoyen, à chaque événement constaté dans sa famille, de penser à reboiser, ne serait-ce qu’un seul plant. Une seule plante, en deux, trois ou cinq ans, commence à devenir un arbre. Imaginez aujourd’hui le nombre d’habitants à Koundara : si chacun reboisait un, deux, trois ou cinq plants dans toutes les communes et les grandes villes, en moins de cinq ou dix ans, le visage de Koundara changerait.
Il ne faudrait pas oublier que nous sommes frontaliers à des pays presque désertiques. Donc, nous devons également nous organiser et nous battre pour créer un système de blocus contre l’avancée du désert. À chaque campagne de reboisement, il faut accompagner les responsables et les cadres de l’environnement, parce que chaque année, ils réalisent plusieurs hectares de reboisement. Les communautés aussi peuvent s’organiser, les communes également, puisqu’elles disposent de ressources. Si tout le monde avance dans ce sens, je crois que nous pourrons ensemble trouver les moyens adéquats pour améliorer nos conditions de vie face aux conséquences du changement climatique.
Face à la sécheresse qui menace plusieurs localités et à la disparition progressive des ressources naturelles, quelles dispositions les populations et les autorités doivent-elles prendre pour préserver l’environnement et éviter l’avancée du désert ?
Il faudrait prendre des dispositions, parce que ce qu’il faut savoir, c’est que si elles ne sont pas prises, cette sécheresse qui est en train d’arriver va détruire le peu d’environnement qu’il nous reste, et nous allons nous retrouver dans des zones désertiques. Nous constatons déjà la disparition de nombreux cours d’eau et de zones humides, ce qui entraîne la perte de nombreuses activités génératrices de revenus, notamment les activités agricoles et le maraîchage.
Mais imaginez que tout le monde se mobilise pour la protection de l’environnement. Au lieu de constater l’avancée du désert, nous contribuerons à la repousser. Avant même que la sécheresse ne s’installe, nous pouvons nous organiser pour créer des zones habitables, des espaces environnementaux et des zones forestières. Cela favorisera l’agriculture, le maraîchage et contribuera également à réduire les conflits entre éleveurs et agriculteurs.
Imaginez que nous disposions de vastes espaces reboisés. Cela permettrait la pousse de l’herbe et offrirait aux animaux des zones de pâturage naturelles. Au lieu d’aller dans les champs agricoles pour brouter les cultures, ils pourraient se nourrir dans ces espaces forestiers. Cela réduirait considérablement les conflits entre éleveurs et agriculteurs.
C’est pour dire que beaucoup pensent que l’environnement est uniquement l’affaire des cadres ou du ministère de l’Environnement. Pourtant, l’environnement appartient à tout le monde. Certes, nous sommes guidés par des principes et des textes qui permettent de poursuivre les destructeurs de l’environnement et de faire respecter les lois, mais sa protection est une responsabilité collective.
Quelles sont aujourd’hui les actions concrètes engagées par les services de l’environnement et les sociétés minières pour restaurer les zones dégradées et assurer le respect des normes environnementales ?
Beaucoup d’actions concrètes sont mises en place. Comme je l’ai déjà expliqué, la destruction a des conséquences immédiates. C’est comme lorsqu’on est assis sous un arbre : si quelqu’un le coupe, on ressent immédiatement les effets du soleil. Mais lorsqu’on plante un arbre, il faut attendre plusieurs années avant de bénéficier de son ombre.
Cela ne signifie pas qu’aucune action concrète n’est entreprise. Quand je prends les préfectures comme Boké, Boffa ou Fria, où il y a des sociétés minières, il faut savoir que toutes ces sociétés réalisent une étude d’impact environnemental et social. Celle-ci comprend un plan de gestion environnementale et sociale, suivi par les cadres du ministère de l’Environnement, notamment l’Agence guinéenne d’évaluation environnementale, qui veille à ce que toutes les mesures prévues pour la restauration des zones dégradées soient respectées.
En tant qu’inspecteur régional de l’environnement, nous veillons à ce que ces sociétés respectent les principes définis. C’est pourquoi, avant la délivrance d’un certificat de conformité environnementale, un rapport est élaboré et mis à la disposition de tous, y compris des communautés. Chacun peut ainsi s’assurer que les activités prévues par les sociétés sont comprises et approuvées, ainsi que les mesures de gestion des impacts et d’accompagnement des populations.
Ce n’est qu’après cela que le ministère chargé de l’Environnement délivre un certificat de conformité environnementale valable pour un an. Si l’entreprise ne respecte pas les engagements pris dans son document de référence, ce certificat n’est pas renouvelé et ses activités doivent s’arrêter.
Dans les autres préfectures comme Koundara, chaque année, au-delà de la campagne nationale de reboisement, les sections Forêts et Faune ont également pour mission de restaurer des zones dégradées. Certaines dégradations sont naturelles, d’autres sont causées par des communautés. Ces zones doivent être restaurées.
Concernant l’exploitation du bois, qui est réglementée, il faut rappeler que nous utilisons du bois d’œuvre issu de filières contrôlées. Une partie des recettes générées est reversée aux préfectures pour financer la restauration des zones dégradées. Les communes sont informées de cela et doivent également participer à ces efforts.
Là où le bât blesse, c’est au niveau des activités de dégradation menées par certaines communautés, notamment la carbonisation, la cuisson des briques et d’autres pratiques similaires. Il faut que nous prenions tous conscience que si nous épuisons tous les arbres que nous coupons, nous risquons de perdre toutes les activités que nous menons aujourd’hui. S’il n’y a plus d’arbres, il n’y aura plus de charbon. S’il n’y a plus d’arbres, il n’y aura plus d’eau. S’il n’y a plus d’arbres, il n’y aura plus de briques. Parce que les briques dépendent des zones humides. Et s’il n’y a plus d’arbres, il n’y a plus d’eau ni de zones humides. S’il n’y a plus d’arbres, pratiquement, la vie est finie.
Vous insistez souvent sur la nécessité d’une prise de conscience collective. Pourquoi est-il aujourd’hui important de changer certaines habitudes liées à l’exploitation du bois et à la carbonisation ?
Les gens n’accordent pas assez d’importance à l’environnement. Pourtant, comme je l’ai dit, l’environnement, c’est la vie. C’est pourquoi beaucoup de constructions migrent aujourd’hui vers les charpentes métalliques. Nous comprenons progressivement que l’utilisation excessive du bois détruit la forêt. Et quand la forêt disparaît, c’est la vie qui disparaît.
Il en est de même pour la carbonisation. Dans nos ménages, il faudrait penser à d’autres sources d’énergie, comme le gaz, et ne pas dépendre uniquement du charbon. Aujourd’hui, la carbonisation a pris une ampleur considérable en Guinée et cela devient très préoccupant.
Il faudrait aussi que les élus locaux, les responsables communautaires et les autorités à tous les niveaux accompagnent les cadres du ministère de l’Environnement dans les actions de sensibilisation contre ces différentes activités anthropiques qui dégradent l’environnement.
