Des décennies durant, il fut un grand nom de la politique belge. Mais à 93 ans, le vicomte Étienne Davignon est rattrapé par le rôle qu’il aurait joué lors de l’indépendance congolaise et par son implication supposée dans les décisions ayant conduit à l’assassinat de Patrice Lumumba, en 1961.
Ancien diplomate, ex-commissaire européen, vicomte : le Belge Étienne Davignon, renvoyé mardi 17 mars devant un tribunal pour son implication dans l’assassinat du dirigeant congolais Patrice Lumumba, a été pendant soixante ans un acteur de premier plan de la vie politique et du monde des affaires.
Peu de personnalités belges peuvent se targuer d’avoir eu comme interlocuteurs Henry Kissinger et Leonid Brejnev, sans oublier les souverains, Premiers ministres et grands patrons du royaume de Belgique. Mais à 93 ans, celui qui a connu la guerre froide et l’époque de la décolonisation est rattrapé par son rôle trouble au moment de l’indépendance du Congo, devenu depuis la RDC.
« Écarter Lumumba »
La justice le soupçonne en effet de « participation à des crimes de guerre » pour son implication dans les décisions ayant conduit à l’assassinat de Patrice Lumumba en 1961, quelques mois après que le premier chef du gouvernement du Congo indépendant a été renversé par un coup d’État.
Début 1960, Étienne Davignon est alors diplomate stagiaire pour les Affaires étrangères belges quand il assiste, comme observateur, à la table ronde qui réunit à Bruxelles dirigeants belges et congolais et qui aboutit à la décision sur l’indépendance. « Un tournant décisif dans ma carrière », confie-t-il dans un documentaire qui lui est consacré en 2019.
C’est là qu’il noue les relations qui feront de lui un fin connaisseur du Congo. Et des intérêts que la Belgique continuera d’y défendre après l’indépendance de juin 1960. Dans l’enquête parlementaire belge sur l’assassinat (2000-2001) est ainsi évoqué un télex qu’il adresse en septembre 1960 à ses supérieurs : « Problème primordial paraît donc écarter Lumumba », écrit-il.
Le héros de l’indépendance congolaise, avec ses prises de position nationalistes, était vu comme une menace par le pouvoir belge. Étienne Davignon est soupçonné d’avoir joué un rôle actif dans son transfert vers le Katanga sécessionniste, ce qu’il conteste.
Son père rencontre Hitler
Né le 4 octobre 1932 à Budapest, dans une famille de la bourgeoisie catholique, Étienne Davignon passe une partie de son enfance en Suisse puis à Berlin, où son père est ambassadeur en plein IIIe Reich, avant que la famille ne soit évacuée en 1940.
Survient alors l’événement qui va laisser une marque douloureuse dans l’histoire familiale : le père, diplomate, ne parvient pas à dissuader le roi des Belges Léopold III, dont il est proche, de rencontrer Adolf Hitler. Par loyauté, il accepte de l’accompagner en novembre 1940 à Berchtesgaden.
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Cela lui vaut d’être « considéré comme compromis, suspecté de collaboration », relate Étienne Davignon dans son autobiographie, Souvenirs de trois vies (éd. Racines). La carrière du père est « brisée » alors qu’il n’a que 50 ans.
Étienne Davignon le vivra comme une injustice et en gardera pour toujours un esprit indépendant, déterminé à « avoir le contrôle de sa vie », selon Nicolas Delvaulx, réalisateur du documentaire de 2019 pour la RTBF.
Vicomte et vice-président de la Commission européenne
Sur les traces de son père et de son grand-père, le fils Davignon s’oriente vers la diplomatie. Il réussit le concours des Affaires étrangères où il entre en 1959, à une époque où toute la Belgique a les yeux tournés vers le Congo.
Diplomate pendant deux décennies, dans le sillage de son mentor le ministre Paul-Henri Spaak, – considéré comme un des pères de l’Union européenne –, ce social-chrétien a été vice-président de la Commission européenne de 1981 à 1985, chargé de l’industrie. L’époque est celle du déclin de la sidérurgie européenne qui entraîne des restructurations douloureuses. Les emplois disparaissent par milliers.
La Société générale de Belgique, la banque Fortis, Brussels Airlines : le nom de Davignon est aussi associé au destin de grandes entreprises belges dont le point commun est d’avoir finalement basculé entre les mains d’intérêts étrangers. « Ceux qui disent que j’ai vendu les bijoux de la couronne sont des couillons ! », se défendait vertement ce proche de la famille royale, en 2018, alors tout juste élevé au titre de vicomte.
(Avec AFP)
