Le passage des mercenaires de Wagner aux militaires d’Africa Corps, deux organisations russes, n’a pas mis fin aux exactions contre les civils. Ousmane Diallo, chercheur à Amnesty International, alerte sur la persistance des meurtres, tortures et possibles crimes de guerre commis lors d’opérations menées avec l’armée malienne.
Lorsque Africa Corps a officiellement pris ses fonctions au Mali, en juin 2025, rares étaient ceux qui avaient l’espoir que cela contribue à atténuer les souffrances des populations civiles maliennes, causées d’un côté par les groupes armés de l’Azawad et les jihadistes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim), mais aussi par l’armée et ses supplétifs de la société militaire privée russe connue sous le nom de Wagner.
Les troupes d’Africa Corps, placées directement sous le contrôle du Kremlin, avaient déjà commencé à se déployer dans le pays depuis janvier 2025, et à reprendre progressivement les activités de Wagner, en soutien aux opérations militaires de l’armée. Les patrouilles conjointes de l’armée et de Wagner, entre 2023 et 2025, ont été émaillées de graves exactions que nous avons de nouveau détaillées récemment dans un rapport et dont certaines s’apparentent selon nous à des crimes de guerre.
Nous relatons notamment sept incidents au cours desquels 34 personnes ont été délibérément tuées lors de ces patrouilles. Les victimes, toutes civiles selon les témoignages recueillis, ont été tuées par balles, égorgées et brûlées, ou encore mutilées post-mortem pour certaines. Nombre d’entre elles ont été abattues de sang-froid, alors qu’elles étaient en train de faire paître leurs troupeaux ou après avoir été appréhendées.
Témoignages de tortures systématiques
Des attaques meurtrières de drones à Ejdeir (sans avertissement et un jour de foire, 16 morts) et Tangata (la nuit sur une maison, un lendemain de mariage, 7 morts), en mars et novembre 2025, ont également causé des morts et des destructions. Ces deux frappes ont été menées sans aucune preuve apparente de la présence de combattants armés ou d’objectif militaire sur ces deux sites . Si cela était confirmé, elles constitueraient des attaques directes contre des personnes civiles et des biens de caractère privé, et devraient faire l’objet d’enquêtes en tant que possibles crimes de guerre.
Les tortures et les mauvais traitements étaient également un fait commun lors de ces opérations. Ainsi que dans les camps militaires de Léré et de Nampala où les individus arrêtés peuvent rester des mois sans pouvoir notifier leurs familles ou être présentées devant un juge, ou simplement disparaître.
Des survivants de ces tortures assortis d’interrogatoires sur l’activité des groupes armés, et dont les corps en portent parfois encore les traces, ont parlé à Amnesty International. Suspension par les bras, simulations de noyades, électrocutions, coups de bottes et de crosse, de barres de fer, détention dans des conditions dégradantes dans des toilettes insalubres : l’éventail des pratiques est large. Certains avaient été soumis à des violences sexuelles, forcés à se déshabiller et à rester nus plusieurs jours au cours de leur détention.
Des sévices commis par les éléments de Wagner pour l’essentiel mais en pleine connaissance des forces armées maliennes. Au moins cinq personnes sont mortes des suites de ces tortures selon les témoignages recueillis. Ce sont les membres des communautés peule, touarègue et arabe vivant le long de cette frontière avec la Mauritanie qui ont été les principales victimes des crimes de guerre documentés dans ce rapport.
L’impunité demeure
Parce qu’elles sont « suspectées » par l’armée et les membres du groupe Wagner d’être en collusion ou de sympathiser avec le Jnim. Parce qu’elles vivent en zone rurale, dans un espace de conflit entre les parties belligérantes. Aux crimes s’ajoutaient d’autres crimes. Les opérations militaires souvent meurtrières s’accompagnent de pillages (argent, bétail, bijoux, couvertures, etc.) et de destructions de biens, remettant clairement en question les affirmations des autorités maliennes selon lesquelles elles ne ciblent que les membres de groupes armés.
Alors qu’Africa Corps a remplacé Wagner, rien n’a été fait pour que la situation change. L’impunité demeure. Aucune poursuite judiciaire n’a été ouverte à notre connaissance sur les exactions commises par les forces gouvernementales sur des populations civiles depuis 2023. Les victimes n’osent pas porter plainte de peur de représailles. Ceux qui osent critiquer la conduite des opérations militaires sont victimes de répression. Les autorités militaires exercent un contrôle total sur l’information.
Déjà, des allégations d’exactions sont portées sur les membres d’Africa Corps. Selon Human Rights Watch. Le 10 juillet 2026, à Bombori, le quartier peul du village a été investi : 80 hommes rassemblés dehors avant d’être battus et interrogés sur les activités des groupes armés. Six personnes qui tentaient de fuir ont été abattues alors que trois autres ont été exécutées.
L’horreur ne doit pas succéder à l’horreur. La protection des populations civiles dans le cadre du conflit doit être une priorité des autorités maliennes et de toutes les parties au conflit, conformément au droit international humanitaire. Les opérations et les camps militaires doivent être contrôlés et la justice doit pouvoir ouvrir des enquêtes indépendantes sur tout cas d’allégation d’exactions.
