IDE en hausse, signatures de conventions, forums « Invest in Senegal »… Les capitaux arrivent. Pourtant, sur le terrain, les usines tardent, les emplois restent précaires, et les territoires ne voient pas la couleur de la transformation. Bienvenue dans le paradoxe sénégalais : beaucoup de flux, peu d’ancrage. Décryptage d’un mal qui coûte cher à la souveraineté économique.
Les chiffres donnent le tournis. En 2023, le Sénégal a capté 2,64 milliards $ d’IDE, record historique. En 2024, malgré la crise de la dette, les annonces dépassent 1 500 milliards FCFA entre hydrocarbures, énergies et infrastructures. L’APIX multiplie les agréments : 243 projets validés en 2024 pour 1 247 milliards FCFA d’intentions.
Mais l’ancrage ne suit pas. Selon la CNUCED, le stock d’IDE représente 47 % du PIB, contre 65 % au Maroc. Pire : 70 % des investissements se concentrent sur Dakar, 80 % dans les services et l’extraction, moins de 15 % dans l’industrie manufacturière. Résultat : des flux qui entrent, des dividendes qui sortent, et peu de racines.
Centres d’appels, entrepôts, centrales solaires EPC : l’investisseur apporte machines, ingénieurs, parfois même la main-d’œuvre qualifiée. Il repart une fois le chantier livré. La valeur ajoutée locale ? Faible. « On importe des projets, pas des écosystèmes », résume un économiste de l’UCAD.
Une part croissante des « investissements » sont en réalité des marchés publics financés par le fournisseur : routes, hôpitaux, plateformes numériques. L’État paie sur 10 ans, avec intérêts. Ce n’est pas du risque productif, c’est de la dette différée. Or 15 % de la dette sénégalaise arrive à échéance dans un an : le modèle montre ses limites.
Diamniadio, Sandiara, Diass : 11 zones économiques spéciales, moins de 25 % d’occupation en moyenne. Pourquoi ? « Pas d’écosystème, pas de sous-traitants, pas de centres de formation alignés », tranche le DG d’une multinationale installée depuis 2018. « On est venu pour le foncier gratuit. On repartirait demain s’il fallait payer le vrai prix ».
Dans l’agroalimentaire, le BTP, le numérique, les clauses de contenu local restent peu appliquées. Moins de 8 % des PME sénégalaises sont intégrées aux chaînes de valeur des grands projets, selon la Banque mondiale. Sans transfert de compétences, l’investissement ne s’ancre pas : il passe.
Électricité à 117 FCFA/kWh pour l’industrie vs 45 FCFA au Maroc. Logistique portuaire : 14 jours pour sortir un conteneur vs 3 à Tanger. Crédit PME à 9-12 % vs 4 % en Côte d’Ivoire. « Quand les coûts de structure sont 2x plus élevés que chez le voisin, l’investisseur fait du court terme », explique Alioune Diouf, ex-APIX.
Code des investissements de 2004, révisé 3 fois. Fiscalité changeante sur les hydrocarbures. Contrats renégociés. « L’investisseur qui s’ancre a besoin de visibilité à 15 ans. Au Sénégal, il raisonne à 3 ans », note la Chambre de Commerce France-Sénégal.
On forme des ingénieurs ou des ouvriers non qualifiés. Entre les deux, le technicien, le chef d’atelier, le maintenancier manquent. Résultat : l’investisseur importe ses contremaîtres. Sans eux, pas d’usine qui tourne 20 ans.
Comme pour les prix, l’investissement a son « second tour ». Une première annonce attire sous-traitants, banques, consultants. Si le projet cale, tous repartent. C’est le cas dans l’offshore : Sangomar et GTA ont généré 6,7 % de croissance en 2025, mais la majorité des contrats EPC sont partis à des majors étrangères. Les PME locales ? « On nous a dit ‘revenez quand vous aurez la certification ISO et 5 ans d’expérience’ », témoigne un patron de PME à Mbour.
Maroc : pour bénéficier du foncier et des exonérations, l’automobile doit atteindre 65 % d’intégration locale. Résultat : 250 équipementiers installés. Sénégal : le taux est à <5 % dans l’agro-industrie.
Financer l’écosystème, pas juste le champion
Rwanda : pour chaque dollar investi par une multinationale, 0,30 $ va dans un fonds de mise à niveau des PME locales. Au Sénégal, le fonds de promotion des PME existe, mais décaisse <30 % faute de projets bancables.
Le Pacte AgriConnect l’esquisse : contrats de programme filière, 525 fermes agroécologiques, 100 coopératives. « AgriConnect vise l’efficacité opérationnelle pour améliorer le bien-être des populations ». Mais il faudra aller au-delà des intentions : lier les exonérations à des emplois CDI, à des achats locaux, à des brevets déposés au Sénégal.
Le Sénégal sait attirer. Il doit apprendre à retenir. Un investissement qui s’ancre, c’est une usine qui paie des impôts 20 ans, un ingénieur sénégalais qui devient directeur, une PME qui exporte après avoir appris d’un donneur d’ordre.
Aujourd’hui, on compte les flux. Demain, il faudra compter les emplois créés 5 ans après, les brevets, les exportations hors matières premières. Tant que 70 % des IDE repartent en dividendes et que les zones économiques restent vides, l’investissement restera de passage.
Comme le dit un industriel installé à Sandiara : « Le Sénégal n’a pas un problème d’attractivité. Il a un problème d’hospitalité économique ». Le jour où investir au Sénégal coûtera moins cher que d’en partir, les flux deviendront des racines.
