Le débat sur la restructuration de la dette du Sénégal franchit un nouveau cap. Face aux déclarations du gouvernement qui écarte toute restructuration, le FMI a tenu à préciser sa doctrine. À travers Edward Gemayel, chef de mission pour le Sénégal, et Julie Kozack, directrice de la communication, l’institution rappelle trois lignes rouges : souveraineté, soutenabilité et conditionnalité.
Premier recadrage : le FMI ne pousse pas à la restructuration. « Le choix et la nature précise des opérations sur la dette, y compris la décision de restructurer ou non, restent une décision souveraine », a martelé Julie Kozack lors d’un point de presse à Washington. Le rôle du Fonds se limite « à accompagner les pays membres par des analyses, des recommandations et une expertise technique ».
Le chef du département Afrique, Edward Gemayel, va dans le même sens : il reconnaît que le cas sénégalais, avec « une dette cachée de cette importance » accumulée entre 2019 et 2024, est « inédit », mais insiste : « Les décisions ne peuvent être prises que par les autorités sénégalaises ».
Si le FMI évoque la restructuration, c’est parce que la dette publique du Sénégal a atteint 132 % du PIB fin 2024, un ratio « extrêmement élevé et porteur de fortes vulnérabilités macroéconomiques ». Le pays fait face à un « mur de refinancement » : 6 075 milliards F CFA à trouver en 2026, dont 747 milliards F CFA de service de la dette pour le seul mois de mars 2026, soit plus de deux mois de recettes fiscales.
Pour le FMI, tout nouveau programme est conditionné à la soutenabilité. « Tout appui financier que nous fournissons est basé sur la soutenabilité de la dette publique extérieure et doit s’appuyer sur des politiques et des garanties attestant que les finances sont gérées de manière saine », rappelle Julie Kozack. Or, l’analyse de viabilité de la dette, menée avec la Banque mondiale, « peine à être finalisée ».
Dans les discussions techniques, le FMI et Dakar ont examiné deux voies :
-Le refinancement aux niveaux d’endettement actuels*, via un ajustement budgétaire « moins radical ».
-La restructuration de la dette extérieure* dans le cadre d’un programme FMI, qui impliquerait créanciers bilatéraux et privés.
Si le Sénégal choisissait la restructuration, « un soutien considérable est nécessaire de la part du FMI et des partenaires internationaux ». Les créanciers bilatéraux devraient « s’engager diplomatiquement à haut niveau pour accélérer le traitement de leurs créances », et le FMI proposerait « un programme limitant la consolidation nécessaire dans le court terme ».
Le programme de 1,8 milliard de dollars a été suspendu en 2024 après la révélation d’une dette cachée de plus de 11 milliards de dollars. Depuis, « les discussions engagées en vue d’une reprise de la coopération n’ont pas encore véritablement redémarré ». La restructuration reste « l’un des principaux points de blocage ».
Edward Gemayel pose les conditions : mise en place de mesures « correctrices » pour éviter qu’une telle dissimulation ne se reproduise, centralisation de la gestion de la dette au sein d’un seul ministère, publication de l’audit des arriérés. Côté FMI, il faut finaliser l’analyse de viabilité. « Il est rare qu’un nouvel accord soit finalisé après une première visite », tempère Gemayel, tout en se disant « engagé » à aboutir « rapidement ».
La position du gouvernement : « pas de restructuration »
Ousmane Sonko l’a répété plusieurs fois : « Nous n’accepterons pas une restructuration imposée ». Pour le Premier ministre, la dette est « viable » car le Sénégal « réussit à honorer ses échéances depuis un an et demi sans apports extérieurs supplémentaires ». Le ministre des Finances Cheikh Diba tranche : « Le terme restructuration ne le prononcez plus. Nous ne sommes pas dans cette situation ».
Le gouvernement mise sur 90 % de ressources internes, une rationalisation budgétaire qui aurait dégagé 960 milliards F CFA pour 2026, et la croissance. Mais les marchés ont réagi : les Eurobonds sénégalais se négocient avec des décotes allant jusqu’à 49 %, signe que les investisseurs « intègrent pleinement l’anticipation d’un défaut imminent ».
Sans imposer, le FMI alerte : « La dégradation du solde des collectivités représente la moitié de la hausse du déficit des administrations publiques entre 2022 et 2024 ». Et pour bénéficier d’un nouveau programme, le Sénégal doit présenter « un plan crédible pour remettre ses finances publiques sur une trajectoire durable ».
