Par-delà les polémiques politiques, les querelles partisanes et les batailles de communication, une réalité s’impose aujourd’hui à tous les Sénégalais : notre économie traverse l’une des périodes les plus délicates de son histoire récente. Les tensions sur les finances publiques, le poids de la dette, les difficultés de trésorerie de l’État, le ralentissement de certains investissements et la méfiance croissante des marchés financiers constituent autant de signaux d’alerte qu’il serait irresponsable d’ignorer.
Face à cette situation, une question centrale se pose : que doit faire le Sénégal ?
Ma conviction est claire : le Sénégal doit accélérer les discussions avec le Fonds monétaire international et parvenir dans les meilleurs délais à un accord crédible et ambitieux. Plus nous attendrons, plus les difficultés risquent de s’aggraver.
Depuis plusieurs mois, les révélations successives sur l’état des finances publiques ont profondément modifié la perception des partenaires internationaux, des investisseurs et des institutions financières. Lorsque la confiance est ébranlée, le coût du financement augmente. Lorsque le coût du financement augmente, l’État dispose de moins de ressources pour investir dans l’éducation, la santé, les infrastructures et les politiques sociales. C’est toute l’économie qui en souffre.
Il faut regarder les choses en face. Le problème n’est pas seulement budgétaire. Il est également un problème de crédibilité financière. Or, dans le monde économique moderne, la confiance constitue une richesse aussi importante que les ressources naturelles.
C’est précisément pourquoi le partenariat avec le FMI est aujourd’hui indispensable.
Certaines voix présentent le FMI comme une menace ou comme une atteinte à la souveraineté nationale. Cette vision me paraît dépassée et contre-productive. Le FMI n’est pas un ennemi du Sénégal. Il est avant tout une institution technique dont la mission est d’aider les États confrontés à des déséquilibres macroéconomiques. Bien entendu, ses recommandations peuvent parfois être exigeantes. Mais elles visent généralement à restaurer les équilibres financiers afin d’éviter des crises plus graves.
Soyons honnêtes : dans la situation actuelle, qu’a réellement à perdre le Sénégal en travaillant étroitement avec le FMI ?
Absolument rien qui soit plus important que ce que nous risquons de perdre en restant dans l’incertitude.
Un accord avec le FMI permettrait de rassurer les marchés financiers internationaux, de rétablir progressivement la confiance des bailleurs de fonds, de faciliter l’accès à d’autres financements concessionnels et d’envoyer un signal positif à l’ensemble des partenaires économiques du pays. Dans la plupart des cas, lorsque le FMI valide une trajectoire économique, les autres institutions financières internationales suivent.
L’enjeu dépasse donc largement le seul financement du FMI lui-même. C’est toute l’architecture financière du Sénégal qui est concernée.
Le gouvernement doit comprendre que le temps joue contre nous. Chaque mois de retard augmente les risques. Chaque hésitation nourrit les inquiétudes. Chaque incertitude renforce la prudence des investisseurs.
Certes, les décisions qui devront être prises ne seront pas faciles. Il faudra probablement rationaliser certaines dépenses publiques, renforcer la discipline budgétaire, améliorer la mobilisation des recettes fiscales, lutter plus efficacement contre les gaspillages et revoir certaines priorités. Ces mesures peuvent être politiquement coûteuses.
Mais l’histoire économique montre que les dirigeants sont rarement jugés sur leur capacité à éviter les décisions difficiles. Ils sont jugés sur leur capacité à sauver leur pays lorsqu’il traverse une zone de turbulence.
Le courage politique consiste précisément à prendre aujourd’hui les décisions qui permettront d’éviter une crise plus profonde demain.
Le Sénégal dispose pourtant d’atouts considérables. Notre pays bénéficie d’une stabilité institutionnelle reconnue, d’une position géographique stratégique, d’un secteur privé dynamique et désormais de nouvelles perspectives liées à l’exploitation du pétrole et du gaz. Mais ces opportunités ne produiront leurs effets que si les fondamentaux macroéconomiques sont assainis.
Aucun pays ne peut bâtir durablement sa prospérité sur des finances publiques fragiles.
L’exploitation des ressources énergétiques ne suffira pas à elle seule à résoudre les déséquilibres actuels. Au contraire, ces nouvelles ressources exigent encore davantage de rigueur, de transparence et de bonne gouvernance afin d’éviter ce que les économistes appellent la « malédiction des ressources ».
Plus que jamais, le Sénégal a besoin d’un cap clair.
Ce cap doit reposer sur quatre piliers : la vérité sur l’état des finances publiques, la transparence budgétaire, l’accélération des discussions avec le FMI et la mise en œuvre rapide des réformes structurelles.
Les Sénégalais sont capables d’entendre la vérité. Ils sont capables de comprendre qu’une situation difficile nécessite parfois des sacrifices temporaires. Ce qu’ils attendent en retour, c’est un discours sincère, une vision cohérente et un leadership assumé.
L’heure n’est plus à la communication politique. L’heure est à l’action.
Le gouvernement doit faire du dialogue avec le FMI une priorité nationale. Les négociations doivent avancer rapidement, dans un climat de responsabilité et de confiance mutuelle. Le Sénégal a besoin d’un partenaire technique crédible pour restaurer la confiance et remettre les finances publiques sur une trajectoire soutenable.
Le véritable risque aujourd’hui n’est pas d’aller vers le FMI.
Le véritable risque serait de perdre davantage de temps alors que les signaux d’alerte se multiplient.
Les nations qui réussissent sont celles qui savent reconnaître leurs difficultés avant qu’elles ne deviennent des crises.
Le Sénégal dispose encore d’une fenêtre d’opportunité pour redresser ses finances publiques dans l’ordre et la responsabilité. Mais cette fenêtre se referme progressivement. Face à l’urgence, le courage politique doit l’emporter sur les calculs partisans. Il faut avancer rapidement dans les discussions avec le FMI, restaurer la confiance et engager les réformes nécessaires. Car demain, il pourrait être beaucoup plus coûteux de réparer ce que nous refusons aujourd’hui de corriger.
Dr Cheikhabdou Lahad MBACKE Docteur en politiques publiques et en macroéconomie appliquée Spécialiste en négociation et gestion des conflits
