L’ancien Premier ministre tchadien Albert Pahimi Padacké revient sur la mutinerie de Niamey et analyse les évolutions géopolitiques et sécuritaires à l’œuvre au sein de l’Alliance des États du Sahel.
On l’aura tous vu, Niamey a brûlé dans la nuit du 28 au 29 août 2026, sous les tirs de ses propres soldats, comme malheureusement bien souvent sur notre continent. Quelques heures plus tard, les porte-voix complotistes de l’Alliance des États du Sahel (AES) donnaient déjà leur explication toute prête : un complot exogène, un voisin, le Tchad, en complicité avec une puissance impérialiste.
Pourtant, on peut le dire sans trop de risque de se tromper : rien de ce qui frappe aujourd’hui l’espace AES, le Mali hier, le Niger aujourd’hui, un autre demain peut-être, ne relève de l’accident que du structurel que le mensonge néosouverainiste ne pourrait efficacement masquer ad vitam aeternam.
Premier mensonge : lorsque la souveraineté explique et justifie tous les dérapages, y compris l’écrasement des peuples, le discours néosouverainiste devient un simple habit en épopée nationale d’une dérive, que l’histoire décrit depuis toujours comme une mécanique de déclin de tout système politique.
Faut-il vraiment avoir lu Ibn Khaldoun ou Machiavel pour cesser de croire au hasard des coups d’État à répétition dans nos pays ? Ibn Khaltoum voyait déjà les signes du déclin, a travers la concentration du pouvoir, la médiocrité de l’entourage et la rupture de tout lien de confiance avec son peuple. La junte nigérienne, quant à elle, n’a jamais eu aucun lien avec son peuple autrement que par l’instrumentalisation des foules.
Machiavel mettait en garde les princes qui remplacent leur armée nationale par des troupes étrangères, devenus faiseurs de roi et non protecteurs de l’État. Montesquieu, Gibbon, et plus près de nous Paul Kennedy, ont chacun décrit la même mécanique sous un angle économique : la fiscalité de guerre, les dépenses exorbitantes de sécurité qui finissent par dévorer l’économie nationale et précipitent la fin du prince.
L’AES coche ces signes l’un après l’autre. Ce que ses communicants appellent pudiquement « agressions », « tentatives de déstabilisation » ou « trahisons isolées » n’est jamais que le symptôme d’une même fragilité : des juntes nées d’un coup de force, qui s’improvisent un destin d’éternité, en marginalisant les peuples à jamais soumis, n’ont d’autre horizon que d’être exposées à leur tour, au retour de la manivelle.
Un « nouveau protecteur »
Le second mensonge est de faire passer, aux yeux des peuples, un simple changement de tuteur pour une libération. La vérité est que ces régimes qui ont fait de la souveraineté retrouvée, l’unique marqueur de leur programme politique, n’ont jamais quitté le parapluie militaire étranger. Baisser le drapeau d’une ancienne domination pour hisser celui dune nouvelle a sa place, n’a jamais été une preuve de souveraineté.
En juillet 2023, quand le général Tiani renversait le président démocratiquement élu Mohamed Bazoum, les armées française et américaine, casernées à Niamey et à Agadez, sont restées l’arme au pied, au lieu d’oser la défense de l’ordre démocratique nigérien. Les deux armées finiront chassées du Niger, l’une après l’autre, par les putschistes qu’elles ont aidées à s’installer par leur omission devenue complice.
Trois années après avoir chassé, drapeau russe en bandoulière, « l’impérialisme occidental », et la souveraineté retrouvée, c’est le parapluie de Moscou qui a dû se déployer en urgence, le 29 août 2026, pour sauver le général Tiani, a travers les mercenaires de l’Africa Corps, précisément stationnés sur la base que les Occidentaux avaient quittée. Un nouveau protecteur y a simplement remplacé un autre considéré comme failli. Faut-il rappeler qu’en République centrafricaine, les hommes de Wagner, n’avaient pas hésité à combattre pour sauver le président Faustin-Archange Touadéra menacé par une rébellion en 2018 ?
Bangui hier, Niamey aujourd’hui : le scénario ne change pas, derrière le discours souverainiste, une même réalité : des forces étrangères pour sauver le fauteuil du prétendu souverainiste.
« L’échec du récit néosouverainiste »
Le troisième mensonge est factuel : celui de sauver son fauteuil au prix du sang de ceux qu’on est censé protéger. Aucune victoire ne vaut le sang de son propre peuple. Taire ce bilan ne change rien à la donne. Le 29 août, des armes nigériennes ont été tirées sur des Nigériens ; des civils sont tombés sous des balles censées les protéger, peut-être aussi sous les balles des mercenaires d’Africacorps, pour sauver un général « souverainiste » dont le coup d’État de 2023 avait pour seul alibi de ramener la sécurité aux Nigériens. Il se retrouve lui-même en détresse sécuritaire. Un aveu, à balles réelles, de l’échec du récit néosouverainiste que l’AES continue de vendre à force de matraquage médiatique et de fake news.
Aucune souveraineté ne se construit sous protectorat. Aucune indépendance ne se proclame sous perfusion militaire étrangère. Aucun pouvoir ne se légitime par le sang des siens. Le sang ne fait que reporter l’échéance finale. Les grands penseurs du déclin n’ont jamais prédit l’avenir : ils ont décrit un mécanisme. À l’AES de choisir si elle continue de l’alimenter, ou si elle accepte enfin de lire, dans les événements de Niamey, le miroir tragique qu’ils lui tendent.
