En Allemagne, pour des raisons de sécurité, le théâtre de la Volksbühne à Berlin et l’association Each One Teach One (Eoto) ont annulé un événement de natation prévu pour les enfants et adolescents noirs.
Eoto œuvre dans le domaine de la prévention du racisme et s’engage en faveur de l’autonomisation des personnes noires.
Depuis le 7 août dernier et jusqu’au début du mois d’octobre, une piscine en plein air de 25 mètres de long, baptisée « Volksbad » (« piscine du peuple »), est installée devant la Volksbühne. L’entrée est gratuite et certains jours, la piscine est réservée à certaines associations.
Le 14 août, le bassin devait être réservé exclusivement aux membres de la communauté noire qui bénéficient du travail de l’association Eoto, pendant six heures.
Mais cette disposition a bien vite été annulée. « Nous ne pouvons garantir ni la sécurité des visiteurs inscrits lors de leur arrivée et de leur départ, ni un après-midi de vacances détendu », précise le communiqué de la Volksbühne.
Eoto a déclaré par écrit à ce sujet qu’il n’était plus possible d’avoir confiance « dans le fait que ce sera une expérience positive pour les jeunes et que la sécurité physique et psychologique des enfants et des adolescents (…) pourra être garantie, même par les forces de sécurité et la police ».
Réactions du monde politique
Ces derniers jours, l’idée de réserver la piscine exclusivement aux personnes noires a suscité une vive polémique qui a rapidement dépassé la simple ville de Berlin.
Dans un premier temps, une élue locale de la CDU a évoqué sur les réseaux sociaux un « sentiment de discrimination » : « Je n’ai pas le droit d’aller à la piscine parce que je suis blanche. », a-t-elle posté. Cela a fait grand bruit, et d’autres personnalités politiques ont réagi.
A gauche, le SPD et Die Linke, par exemple, se sont prononcés contre la discrimination à l’égard des personnes noires.
Le quotidien « Bild » cite Stefan Evers, sénateur chargé des finances à Berlin et lui aussi membre du parti chrétien-démocrate (CDU), qui ironise : « J’avais en fait compris le « Volksbad » comme une « piscine pour tous ». »
Christoph Meyer, tête de liste du FDP (parti libéral) à Berlin, estime quant à lui qu’une piscine publique qui classerait les gens en fonction de leur couleur de peau serait tout à fait absurde.
« Les établissements publics doivent rassembler les gens, et non les séparer », a déclaré Christoph Meyer.
Alice Weidel, coprésidente de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD, parti d’extrême droite) n’a pas hésité à évoquer une forme d’« apartheid» sur la plateforme X. A la différence près que dans l’ancien système politique de ségrégation raciale, en Afrique du Sud, la majorité noire était opprimée et victime de discriminations institutionnalisées.
Alice Weidel a exigé toutefois d’« immédiatement supprimer le financement public de ce genre d’événements ! ». Elle fait ainsi référence au financement du théâtre et de la piscine en question par des fonds publics.
Le directeur de la Volksbühne, Matthias Lilienthal, avait évoqué, avant l’annulation de l’événement, dans une interview accordée à l’hebdomadaire « Der Spiegel », la loi anti-discrimination du Land de Berlin, « qui prévoit d’offrir aux groupes victimes de discrimination un cadre dans lequel ils peuvent évoluer sans subir de discrimination ».
L’usage exclusif de la piscine par des personnes noires relève, au sens de la loi, de la notion d’ « inégalité de traitement ». L’article 5, paragraphe 2, de la loi stipule en effet qu’« une inégalité de traitement(…) est justifiée lorsque des mesures appropriées et proportionnées visent à prévenir ou à compenser les désavantages subis par les personnes structurellement défavorisées (…) (mesures positives). »
L’Eoto fait état de cas de racisme et de menaces de violence
Le théâtre a également accordé de telles autorisations d’utilisation exclusive à d’autres groupes et associations, comme le Gangway Crew, qui mène des actions de travail social de rue auprès des jeunes et des adultes, ou l’association Flussbad Berlin, qui réclame la levée de l’interdiction générale de se baigner dans le fleuve Spree qui traverse la capitale.
Or, selon la Volksbühne, la natation serait désormais devenue la cible d’une campagne de dénigrement de la part de groupes racistes et d’extrême-droite à l’encontre des enfants et adolescents noirs.
Dans son communiqué, l’association Eoto fait état d’actes hostiles : « Depuis le début du débat public autour de cet événement, nous recevons des e-mails racistes contenant des menaces, ainsi que des menaces de violence et des commentaires discriminatoires sur les réseaux sociaux », affirme la structure.
Malgré les critiques, la Volksbühne maintient sa position : « Nous continuerons bien sûr à proposer des mesures en faveur des personnes structurellement défavorisées », a ainsi déclaré Matthias Lilienthal, le directeur artistique du théâtre.
La collaboration avec l’association Eoto devrait également se poursuivre.
Toutefois, la protection des clients, des partenaires et des collaborateurs reste pour les organisateurs une priorité absolue.
Auteur: Sandrine Blanchard, Katharina Abel
