Le Parlement européen a adopté ce jeudi 17 septembre une étrange résolution sur les événements survenus à Sebta fin juillet, dénonçant une prétendue « instrumentalisation » de la migration et allant jusqu’à parler de « guerre hybride ». Une mise en cause directe du Maroc, mais dont la démonstration publique apparaît nettement moins consistante que le vocabulaire employé.
Il fallait manifestement beaucoup de mots pour qualifier les événements de Sebta. Le Parlement européen les a trouvés. « Instrumentalisation », « attaques hybrides », « outil de guerre hybride » : la résolution adoptée ce jeudi donne à la crise migratoire une dimension sécuritaire et géopolitique qui dépasse largement la seule question de la gestion des frontières.
Le texte a été approuvé par 339 voix contre 225, avec 16 abstentions. Il demande notamment un renforcement de la coopération entre Madrid et Rabat en matière de contrôle des frontières, de retours et de lutte contre les réseaux de trafic. Il établit également un lien entre la coopération des pays partenaires et certains mécanismes européens de financement.
Ce score mérite toutefois d’être lu à la lumière de sa composition politique. Le texte, déposé par le Parti populaire européen (PPE, droite), a été porté par ce dernier avec le soutien des trois groupes d’extrême droite du Parlement, tandis que les trois groupes de gauche votaient contre et que les libéraux se partageaient. Autrement dit, loin d’exprimer un consensus institutionnel, la résolution reflète avant tout un rapport de force politique précis au sein de l’hémicycle européen — un élément qui invite déjà à relativiser la portée du vocabulaire employé.
Mais derrière cette démonstration de fermeté, une question élémentaire demeure : sur quels éléments précis repose la qualification de « guerre hybride » appliquée aux événements de Sebta ?
Car employer une telle expression n’est pas anodin. Elle suppose davantage qu’un afflux massif de migrants, davantage qu’une campagne de désinformation sur les réseaux sociaux ou qu’une défaillance dans le contrôle d’une frontière. Elle renvoie à une stratégie, à une intention et, surtout, à un acteur clairement identifié.
Or c’est précisément sur ce terrain que le dossier apparaît beaucoup moins tranché.
Une crise aux causes multiples
Dans une note publiée le 10 septembre, le Service de recherche du Parlement européen (EPRS) lui-même présentait les événements de juillet sous un jour nettement plus complexe. Le document évoquait quelque 80.000 personnes ayant franchi la frontière de Sebta le 30 juillet, dans un contexte marqué par une importante circulation de fausses informations en ligne.
Mais l’EPRS ne réduisait pas l’épisode à une opération organisée par un État. Il recensait plusieurs facteurs susceptibles d’avoir contribué au mouvement : l’effet des réseaux sociaux, la désinformation, l’activité de réseaux de passeurs, la politique espagnole de régularisation exceptionnelle et encore une décision de la Cour suprême espagnole concernant les retours maritimes.
Autrement dit, le phénomène décrit dans cette analyse européenne est beaucoup plus nuancé que ne le laisse entendre la terminologie retenue dans la résolution.
Plus embarrassant encore pour la thèse d’une implication étatique établie : Pedro Sánchez avait déclaré qu’il n’existait pas de preuve reliant le Maroc aux arrivées massives, tandis que les analyses de la Guardia Civil sur plusieurs groupes Facebook, WhatsApp et Instagram n’avaient pas permis d’identifier des organisateurs ni d’établir un lien avec le gouvernement marocain ou les services de sécurité marocains.
Une hypothèse n’est pas une preuve
Certains éléments avancés dans le débat européen ne sont pas pour autant inexistants. L’EPRS évoquait notamment une analyse du cabinet Golden Owl présentant les événements comme le résultat d’une campagne numérique délibérément organisée.
Mais une analyse de renseignement ou une hypothèse analytique ne vaut pas, à elle seule, démonstration publique d’une implication gouvernementale. La nuance est essentielle, surtout lorsque le Parlement européen choisit de parler de « guerre hybride ».
Le doute peut justifier une enquête. Il peut nourrir une hypothèse. Il peut même conduire à renforcer la surveillance d’une frontière. Mais il ne suffit pas, à lui seul, à transformer une hypothèse en responsabilité établie.
C’est pourtant ce glissement que la résolution donne l’impression d’opérer.
Une crise aussi espagnole que migratoire
Le paradoxe est d’autant plus frappant que la crise de Sebta a également mis en évidence des fragilités du dispositif européen de gestion des frontières. L’ampleur du mouvement, la rapidité de sa propagation sur les réseaux sociaux et les difficultés rencontrées par les autorités espagnoles ont montré qu’un phénomène migratoire de cette ampleur ne pouvait être réduit à une seule lecture.
Cette crise s’inscrit d’ailleurs aussi dans un contexte de politique intérieure espagnole. L’épisode alimente depuis juillet les attaques de la droite et de l’extrême droite contre le gouvernement de Pedro Sánchez, fragilisé à l’approche des élections de l’année prochaine par les critiques sur la rapidité des renvois de migrants depuis Sebta. Le texte voté à Strasbourg n’épargne d’ailleurs pas Madrid : il critique aussi les « régularisations de masse » de migrants en situation irrégulière, comme celle pratiquée en début d’année par le gouvernement espagnol. La résolution ne vise donc pas seulement le Maroc, elle s’inscrit dans un débat politique européen et espagnol qui dépasse largement la seule question de « l’instrumentalisation » migratoire.
L’Union européenne a d’ailleurs continué, dans les semaines qui ont suivi, à souligner l’importance de ses partenariats avec les pays tiers, dont le Maroc, dans la gestion des migrations et la protection des frontières.
La résolution du 17 septembre n’efface évidemment pas cette réalité à plusieurs facettes. Elle la recouvre d’un vocabulaire autrement plus politique et, comme le montre sa composition partisane, autrement plus clivant qu’un simple constat institutionnel.
De la migration à la souveraineté
Le texte va en effet au-delà de la gestion des flux migratoires. Il juge également inacceptables les déclarations contestant la souveraineté espagnole sur Sebta et Melilia, les présentant comme incompatibles avec les obligations d’un pays partenaire de l’Union européenne.
Le déplacement est significatif. Une crise migratoire devient ainsi le point de départ d’un texte qui aborde simultanément la sécurité des frontières, la coopération avec Rabat, les financements européens et la question territoriale.
Le Parlement européen ne se contente donc plus de demander des explications sur ce qui s’est passé à Sebta. Il inscrit l’épisode dans une lecture géopolitique beaucoup plus large.
Encore faudrait-il que le passage d’une crise migratoire à une qualification de « guerre hybride » soit accompagné d’éléments permettant d’en établir solidement les ressorts.
Une résolution qui pose plus de questions qu’elle n’en tranche
La vigueur du vocabulaire contraste ainsi avec les incertitudes qui subsistent autour des faits. La résolution est catégorique là où les éléments publics disponibles demeurent, eux, plus prudents.
Cette différence de ton n’est pas anodine. Le même dossier européen reconnaît l’existence de plusieurs facteurs explicatifs, rapporte l’absence de preuve établie d’un lien avec les autorités marocaines et souligne que certaines investigations étaient encore en cours.
Il était parfaitement possible de condamner les passages massifs, de demander davantage de coopération aux autorités marocaines et espagnoles, de renforcer les dispositifs européens de contrôle ou encore de lutter contre les réseaux de passeurs.
Le choix d’aller jusqu’à la « guerre hybride » change cependant la nature du propos. Il ne s’agit plus seulement de décrire une crise ou d’en tirer des enseignements. Il s’agit d’attribuer à l’événement une logique stratégique — portée, faut-il le rappeler, par une majorité de circonstance entre la droite et l’extrême droite, sans portée contraignante mais avec une charge symbolique assumée.
Et c’est précisément là que la résolution laisse une question essentielle en suspens : où s’arrête le constat, et où commence l’accusation ?
À Sebta, le Parlement européen a donc livré un texte aux mots particulièrement tranchants. Mais plus le vocabulaire monte en intensité, plus l’exigence de démonstration devrait être élevée. C’est cette équation, entre la gravité des qualifications employées et la solidité des éléments publics avancés pour les étayer, qui reste au cœur du débat.
