Longtemps pratiqué en France avant son interdiction en 2017, le cumul entre un mandat parlementaire et une fonction exécutive locale continue de susciter le débat dans plusieurs pays africains. Présent au Togo, au Bénin, en Côte d’Ivoire ou encore au Sénégal, ce modèle est défendu par certains comme un outil efficace pour accélérer le développement des territoires, tandis que ses détracteurs y voient une source de concentration excessive du pouvoir.
Dans de nombreux États africains où les ressources publiques demeurent limitées et où les décisions se prennent essentiellement au niveau central, les partisans du cumul considèrent qu’un député-maire dispose d’un avantage stratégique. En siégeant à la fois au Parlement et à la tête d’une commune, il peut porter directement les besoins de son territoire auprès des ministères, suivre les arbitrages budgétaires et faciliter l’accès aux programmes nationaux.
Des critiques persistantes
Les opposants au cumul des mandats avancent toutefois plusieurs arguments. Selon eux, cette pratique favorise la concentration du pouvoir entre les mains d’un nombre restreint de responsables politiques et freine le renouvellement des élites locales. Ils s’interrogent également sur la capacité réelle d’un élu à exercer pleinement deux fonctions exigeantes à la fois.
La question de l’équité territoriale est également au cœur des critiques. Une commune dirigée par un député-maire bénéficie souvent d’un accès privilégié aux décideurs nationaux, créant ainsi un déséquilibre avec les collectivités dont les responsables ne disposent pas de tels relais au sommet de l’État.
Le cas ivoirien, symbole du débat
En Côte d’Ivoire, l’exemple d’Amadou Koné illustre parfaitement cette controverse. Ministre des Transports depuis 2017, député de Bouaké depuis 2021 et élu maire de la ville en 2023 avec près de 80 % des voix, il est souvent cité comme l’incarnation du cumul assumé.
Ses partisans mettent en avant les projets de modernisation engagés dans le cadre du programme « Bouaké Nouveau », tandis que ses détracteurs soulignent qu’une telle dynamique est difficilement reproductible dans une commune dont le maire ne dispose pas d’une présence au gouvernement.
Le laboratoire togolais
Au Togo, où les 117 communes actuelles sont issues des élections locales de 2019, la législation autorise explicitement le cumul des fonctions. La commune d’Amou-Oblo, dans la région des Plateaux, est régulièrement présentée comme un exemple de réussite.
Son maire, Meyebine Esso Gnassingbé, également député depuis 2018, a conduit plusieurs projets structurants au cours de son premier mandat : construction d’un hôpital régional mère-enfant, réhabilitation de dizaines de kilomètres de routes et de pistes rurales, extension du réseau électrique, installation de centaines de lampadaires solaires et aménagement d’une vaste zone agricole.
Pour les observateurs favorables au cumul, ces réalisations démontrent l’intérêt d’une articulation étroite entre les collectivités locales et les institutions nationales. Les projets ont souvent bénéficié de programmes gouvernementaux ou de financements publics dont l’obtention aurait été plus complexe sans une forte capacité d’intermédiation politique.
Une efficacité qui interroge
L’expérience de plusieurs communes africaines montre que le cumul peut effectivement accélérer la mise en œuvre de projets structurants. Cependant, cette efficacité soulève une interrogation de fond : le développement local doit-il dépendre de l’influence personnelle d’un élu ou de mécanismes institutionnels garantissant les mêmes chances à toutes les collectivités ?
Pour les partisans d’une réforme progressive, l’objectif n’est pas nécessairement d’interdire immédiatement le cumul, mais de renforcer les institutions locales afin qu’elles puissent défendre leurs projets sans dépendre du statut national de leurs dirigeants.
Vers une solution intermédiaire ?
Dans plusieurs pays, une approche graduelle semble émerger. Elle consiste à maintenir temporairement la possibilité du cumul tout en renforçant les mécanismes de financement des collectivités, la transparence dans l’attribution des ressources publiques et la capacité des associations de collectivités locales à défendre les intérêts des territoires.
À terme, l’ambition est de permettre à chaque commune d’obtenir des investissements sur la base de critères objectifs plutôt que grâce à l’influence politique de ses élus. Le jour où une collectivité pourra obtenir un hôpital, une route ou un programme d’électrification uniquement par la qualité de son dossier, le débat sur le cumul des mandats perdra probablement de son intensité.
En attendant, les expériences des députés-maires africains alimentent une réflexion plus large sur la gouvernance territoriale. Elles rappellent surtout une réalité souvent observée sur le continent : les territoires se développent plus rapidement lorsqu’ils sont étroitement connectés aux centres de décision. Reste à savoir si cette connexion doit continuer à reposer sur des individus ou être pleinement assurée par des institutions solides et durables.
