Le 11 juin 2024, le Sénégal est entré dans le cercle des producteurs de pétrole. Depuis, le FPSO _Léopold Sédar Senghor_ crache en moyenne *100 000 barils/jour* sur le champ de Sangomar, à 100 km au large. En 2024, 16,9 millions de barils ont été extraits, loin des 11,7 millions prévus. Pour 2025, l’objectif est fixé à *30,53 millions de barils*, soit 100 000 b/j en continu. Sur le papier, la révolution énergétique est en marche. Dans les faits, le pays reste exposé. Explications.
100 000 b/j : beaucoup pour le Sénégal, peu pour le monde
Avec Sangomar à 100 000 b/j et GTA qui vise 2,4 Mt/an de GNL en phase 1 puis 10 Mt/an d’ici 2026, le Sénégal devient « un exportateur régional émergent ». Les réserves sont estimées à *1,5 milliard de barils de pétrole et 40 000 milliards de pieds cubes de gaz*. De quoi encaisser *jusqu’à 560 milliards F CFA par an pendant 30 ans* sur GTA et Sangomar. Le FMI projette 6 à 7 points de PIB sur 20 ans.
Mais comparé aux géants, le Sénégal pèse peu : le Nigeria produit 1,2 million b/j, l’Angola 1,1 million. « La production reste tout de même faible. On l’estime à peu près à 100 000 barils par jour, très loin de géants africains comme le Nigeria ». Et le brut de Sangomar, 31° API, est principalement vendu en Chine, pas encore transformé localement.
La vulnérabilité n’a pas disparu, elle a changé de forme
Paradoxe : devenir producteur ne protège pas d’un choc pétrolier. Trois failles persistent :
Dépendance aux importations et aux prix mondiaux* : Le Sénégal consomme du fioul lourd importé pour ses centrales. Tant que le « Gas to Power » n’est pas généralisé, une flambée du baril à 120-130 $ en cas de blocage du détroit d’Ormuz renchérira la facture énergétique. « Une hausse durable des prix du brut au-delà de 100 dollars agit comme un choc exogène violent créant un triple déficit : budgétaire, commercial et social ». 20 % du pétrole mondial et 25 % du GNL passent par Ormuz. Si ça ferme, le baril peut taper 150-200 $.
Vulnérabilité des revenus : 75 % de la production de Sangomar sert au _cost oil_ pour rembourser les investissements. Sur les 25 % restants, l’État ne touche que 20 %, Petrosen 14,8 % et Woodside 64,6 %. « Une fois les coûts recouvrés, il est vraisemblable de croire que le Sénégal obtiendra beaucoup moins de 40% dans le partage ». Le risque ? « Une bonne partie des recettes tirées du GNL pourrait ne jamais » arriver si la demande chute ou si les contrats sont mal négociés.
– Pression sur le budget et le social : 25 % des Sénégalais n’ont toujours pas accès à l’électricité. Le mix reste dominé par le fioul cher et polluant. La baisse du prix à moins de 60 F CFA/kWh n’est programmée qu’à l’horizon 2050. En attendant, « les Sénégalais trinquent » : des millions de barils vendus, mais le coût de la vie grimpe.
Le vrai défi : transformer la rente en souveraineté
Le gouvernement l’a compris : le pétrole ne doit pas être une fin, mais un levier. Trois chantiers sont lancés :
– Gas to Power : remplacer le fioul importé par le gaz de GTA et de Sangomar pour produire l’électricité. Objectif : réduire les coûts de 30 % et stabiliser les prix. 400 à 500 MW de centrales à fuel sont en conversion au gaz. À terme, l’accès universel est visé pour 2034.
– Contenu local et industrialisation : éviter le « syndrome hollandais » qui a tué l’agriculture et l’industrie dans d’autres pays pétroliers. La loi sur le Contenu local doit permettre aux PME sénégalaises de capter les marchés connexes : logistique, maintenance, restauration, pétrochimie. « L’enjeu est de permettre une allocation optimale des retombées pour financer le développement national ».
– Diversification du mix: 40 % d’énergies vertes d’ici 2030. Le gaz doit servir de transition, pas créer une nouvelle dépendance. « Le Sénégal vise 40 % d’énergies vertes d’ici 2030, combinées au gaz pour une transition énergétique équilibrée ».
L’équation géopolitique : opportunité et risque
La crise au Moyen-Orient rend le Sénégal attractif. Si Ormuz se ferme, les acheteurs chercheront des sources stables. Le Sénégal offre « des réserves d’hydrocarbures sous-exploitées, une stabilité politique et réglementaire, et une position géostratégique ». Il pourrait produire *200 000 b/j d’ici 2030* et devenir un hub GNL pour l’Afrique de l’Ouest.
Mais l’inverse est vrai : un baril à 200 $ ferait exploser les factures d’importation de biens, les transports, l’alimentaire. « Une réduction de la production dans la région du Golfe pouvant atteindre 10 millions de barils par jour créerait immédiatement un déséquilibre majeur ».
Le vrai test souverainiste tient en trois verbes : *raffiner, électrifier, diversifier*. Raffiner le brut à la SAR pour ne plus exporter que du brut léger vers la Chine. Électrifier le pays avec son gaz pour couper le lien entre baril mondial et facture Senelec. Diversifier pour que le pétrole finance l’agriculture, la pêche, le tourisme et le numérique, et non l’inverse.
Tant que ces trois verrous ne sautent pas, 100 000 b/j donneront des marges de manœuvre, pas une indépendance. Le Sénégal a mis un pied dans la cour des producteurs. Il lui reste à éviter la malédiction des rentiers.
